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BÀOXUĚ JIĀNG ZHÌ (UNE PLUIE SANS FIN) – DONG YUE

La Chine. Un pays tout en superlatifs. Un nom entaché de catastrophisme du point de vue occidental. Citée souvent comme le berceau de la civilisation, la Chine, avec les tourments qu’elle a connu durant la majeure partie du vingtième siècle, est cependant considérée par beaucoup comme l’épicentre de nombreux fléaux, qu’ils soient écologiques, sociaux ou économiques. Avec la rétrocession de Hong-Kong en 1997, l’incursion du titan chinois dans le libéralisme s’est accéléré et a complètement modifié la donne socio-économique. Avec cette fracture grandissante entre riches et pauvres, nombre de chinois-es vivent depuis sous… une pluie sans fin.

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DEN SKYLDIGE (THE GUILTY) – GUSTAV MÖLLER

« La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde… » a dit Godard. Malgré toute la vivacité intemporelle qu’on peut accorder à ce brillant aphorisme de l’Helvète grognon, le cinéma, ce n’est pas qu’une fabrique d’image en mouvement. C’est aussi, depuis l’avènement du cinéma parlant, la captation et la combinaison du son et de l’image. Avec The Guilty, premier long métrage du danois Gustav Möller, on en a la démonstration la plus convaincante, et l’assurance, une fois de plus, que le cinéma peut être une formidable machine à penser et interpréter le réel.

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DOGMAN – MATTEO GARRONE

Je vous ai déjà parlé de mon aversion pour les chats. Contrairement à ces horribles bestiaux dénués d’une quelconque empathie – le propre des sociopathes – c’est animé d’un indéfectible amour que je fréquente la race canine, qu’ils soient petits, gros, hargneux ou encore affables. J’aime les chiens d’un amour universel et je pense qu’ils me le rendent bien. Pourtant, dès la première image de Dogman, la peur m’a pris. Et dans le nouveau film de Matteo Garrone, quand cette peur a la gueule d’un American Staffordshire furieux, quand elle vous tient, mâchoire verrouillée, elle ne vous lâche plus.

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INCREDIBLES 2 (Les Indestructibles 2) – BRAD BIRD

À chaque sortie d’un nouveau film des studios Pixar, c’est toujours la même question : « Vont-ils réussir à faire mieux que la dernière fois ? » Dans le cas présent, la question est doublée de son corollaire : le deuxième volet des aventures de la famille Parr a.k.a. Les Indestructibles sera-t-il mieux que le premier ? En revanche, pour chaque nouvelle production du “petit” studio, initialement simple branche informatique de Lucasfilms créée en 1979 pour produire l’ordinateur PIC devenue LA référence mondiale des films en images de synthèse, une chose est sûre : c’est un événement majeur sur la planète animation.

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JSA (JOINT SECURITY AREA) – PARK CHAN-WOOK

Voilà l’été. Une période équivoque pour les cinéphiles. Soit c’est une longue traversée du désert jusqu’à mi-septembre pour ceux qui n’ont pas une salle d’art et essai à portée de main, supportant alors toutes les bouses débilisantes infligées à grands coups de “par le producteur de…”, soit c’est une déferlante de ressorties/rétrospectives/pépites indé qui climatisent les après-midis suffocants avec grâce et intelligence. Les 80 ans du Champo, Lubitsch, Argento, etc. Et donc cette ressortie du premier film coup de poing du sud-coréen Park Chan-wook : JSA (Joint Security Area). Noël en juillet.

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HOW TO TALK TO GIRLS AT PARTIES – JOHN CAMERON MITCHELL

“You just pick a chord, go twang, and you’ve got music” disait ce branleur de Sid Vicious. En 1977, la jeunesse anglaise carburait à l’énergie pure. À d’autres trucs aussi, mais là n’est pas le sujet. Quoique. On dit bien que dans l’ADN humain, résident tous les virus et toutes les bactéries qui ont séjourné sur Terre depuis la création de l’Univers. Transmutés et régénérés sans fin. On peut donc raisonnablement en conclure qu’une part résiduelle des giga-tonnes de psychotropes absorbés durant la deuxième moitié du 20e siècle par un paquet de congénères humains à grande échelle continuera de circuler dans les veines des générations suivantes. Pour des nihilistes qui ne voyaient que la mort au bout du tunnel, l’héritage est sympa.

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JURASSIC WORLD: FALLEN KINGDOM – JUAN ANTONIO BAYONA

Pour faire court, on peut résumer Jurassic World: Fallen Kingdom en deux mots : surenchère et expiation. Deux concepts qui amènent tristement la franchise initiée par Steven Spielberg en 1991 avec le film Jurassic Park vers les limites d’un cinéma de l’imaginaire enfantin souillé par la machine hollywoodienne. Bien évidemment, aucune surprise, aucune stupéfaction dans le déroulement de cette saga qui n’en finit pas de mourir dans un déluge combiné d’effets spéciaux et d’animatronics plus vrais que nature. Le deal est néanmoins conclu, le cahier des charges d’entertainment étant parfaitement respecté par Juan Antonio Bayona, faiseur d’images efficace. Cependant, devant un scénario en roue libre qui rebat ad nauseam les mêmes cartes, le spectateur un peu critique se trouve vite devant un film au récit indigent.

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REPRISE – HERVÉ LE ROUX

Vous commencez à me connaître. Et même si ça peut paraître un peu arrogant, je n’aime pas beaucoup parlé d’évidence. Et cette semaine, l’évidence, c’est Jurassic World: Fallen Kingdom. Loin de moi l’idée de descendre un film que j’irai peut-être voir un jour de complet désœuvrement, mais bon, on connait déjà l’histoire. Et tous les réalisateurs qui ont déjà tentés auparavant d’exhumer la gemme spielbergienne de l’inconscient collectif cinéphile s’y sont cassés les dents. Aujourd’hui donc, c’est à une autre archéologie, plus discrète, plus persévérante et critique envers elle-même qu’on va s’intéresser. 3 dates mesurent le temps qui passe : 1968, 1997 et 2018.
Loin de l’entreprise de commémoration aussi glauque qu’institutionnalisée (ce sont généralement les vainqueurs qui commémorent), ressort donc sur les écrans en version restaurée le documentaire Reprise d’Hervé Le Roux.

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EN GUERRE – STÉPHANE BRIZÉ

Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. 

En ouvrant son film sur cette citation de Brecht, Stéphane Brizé donne le ton. Et donne la voix à ceux à qui on ne la donne habituellement pas. En Guerre n’est pas un film comme les autres. Même s’il est de coutume de dire que tout acte est politique, a fortiori celui de cadrer, rare sont les films à réussir l’impossible pari de proposer une dramaturgie capable de reproduire le chaos du réel sans le dénaturer. En Guerre fait partie de ceux-là.

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THE MAN WHO KILLED DON QUIXOTE – TERRY GILLIAM

Le temps est une donnée toute relative qui n’a pas d’emprise sur Terry Gilliam. Depuis Jabberwocky, tiré d’un poème de Lewis Carroll, le réalisateur n’a eu de cesse de poursuivre ses rêves les plus farfelus, se fiant uniquement à sa bonne (ou mauvaise) étoile, se fichant aussi bien du succès commercial que de la reconnaissance critique. S’il est bien une chose qu’on ne peut enlever à Gilliam, c’est donc son indéboulonnable persévérance.

Débuté en 1999 et resté inachevé jusqu’en 2017, la diffusion aujourd’hui sur les écrans de The man who killed Don Quixote relève tout simplement du miracle : 5 tentatives avortées, une double hernie discale pour Jean Rochefort, un cancer du pancréas pour John Hurt, les décors dévastés par une tempête, un désert qui reverdit suite à de trop fortes précipitations et nombres de financement qui échouent n’auront jamais eu la peau de celui qu’on surnomme “le plus malchanceux réalisateur du monde”. Quand la réalité dépasse la fiction, quand la vie devient un cauchemar où l’absurde règne, la seule chance de survie est de plonger à son tour dans l’imaginaire. La carrière de Gilliam ressemblant de plus en plus aux aventures de ses protagonistes, doit-on y voir la malédiction d’un des derniers génies intègres face à la machinerie formatée d’Hollywood ou le délire d’un vieux mégalo pêté du casque, coincé dans la bulle anar du nonsense cher à ses vieux comparses du Monty Python ?

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Toby (interprété par Adam Driver) est un réalisateur cynique  et égocentrique ayant perdu depuis longtemps ses idéaux artistiques pour désormais cliper des spots publicitaires aussi juteux pour les annonceurs qu’insipides pour les spectateurs. Suite à une série d’événements extravagants, il se retrouve sur les lieux de tournage de son film de fin d’études, une adaptation du Don Quichotte de Cervantès. 20 ans ont passé, et Toby, qui croyait son œuvre de jeunesse perdue à jamais, découvre que son film a bouleversé la vie des protagonistes, en particulier celle de l’acteur principal, à l’époque simple cordonnier du village. L’homme se prend désormais pour Don Quichotte lui-même.
Adaptant librement le célèbre bouquin de Cervantès qui conte les mésaventures d’un pauvre gentilhomme, Alonso Quichano, obsédé par les livres de chevalerie au point que Quichano se prend un beau jour pour le chevalier errant Don Quichotte, dont la mission est de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, Gilliam dégaine une nouvelle fois ses thèmes de prédilection avec son habituelle narration tragi-comique. Rien de très nouveau donc depuis Brazil en 1985 : un personnage terrassé par un environnement réel régi par des lois oppressives, un coup de dés du destin, un chaos qui se propage entrainant ce même personnage dans une folie grandissante.

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Avec The man who killed Don Quixote, même si on peut quand même légitimement se demander s’il fallait vraiment 20 ans pour réaliser ce film, Gilliam ajoute une couche supplémentaire à son système narratif déjà complexe en faisant s’entre-mêler avec un certain brio deux temporalités : le récit de Cervantès qui s’incarne dans un premier temps dans la quête éperdue de Don Quichotte et dans un deuxième temps, la quête de Toby à la recherche de ses illusions perdues. Deux paraboles qui, comme deux serpents fous, se croisent, se mordent, et s’entre-dévorent tel l’Ouroboros de l’Antiquité, symbole de rajeunissement et de résurrection, mais aussi d’autodestruction et d’anéantissement. La démarcation entre ces deux champs de possibilités donnent ainsi lieu à nombre de situations totalement délirantes où, chaque fois un peu plus que précédemment, la réalité telle que conçue par Toby (et nous autres spectateurs) cède une place de plus en plus importante à la vision chimérique du cordonnier/gentilhomme/chevalier.

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Une nouvelle fois donc, Gilliam nous convie à une orgie visuelle complètement foutraque, jetant pêle-mêle des effets visuels old school tantôt à base de maquettes, tantôt en full CGI, des teintes saturées, des personnages grimaçants, des cavalcades. On tombe, on crie, les demoiselles sont merveilleusement jolies et le méchant est très méchant et très vulgaire comme …Trump (ainsi que le suggère le personnage du producteur roublard interprété par Stellan Skarsgård). Il ne faut pas vraiment chercher de scénario à proprement parler dans The man who killed Don Quixote, mais plutôt se laisser porter par une jovialité naturelle, une magie contagieuse. Gilliam est comme un gosse qui n’a aucun problème à faire cohabiter dans une même aventure sur le plancher de sa chambre un bateau Plémobile®, un dinosaure en peluche et des robots Mécanaud®. Parfois ça prend, parfois ça ne prend pas. Le réalisateur de Brazil, qui a principalement puisé ses influences chez Eisenstein, Lang et Kubrick, n’hésite pas non plus à alterner plans larges fixes avec plans serrés décentrés, quitte à parfois désarmer un spectateur non aguerri à ce pot-pourri de sons et d’images.

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Cependant, toute l’énergie dépensée est largement récompensée par l’émouvante performance de Jonathan Pryce, fidèle acteur de Gilliam depuis son interprétation de Sam Lowry dans Brazil. Tour à tour abattu, énergique, malicieux, furieux, grivois, tendre, il est un fou de la vie prêt à perdre cette vie-même si la cause est juste et belle. Il est l’incarnation du donquichottisme,  cet idéaliste passionné qui recherche des causes justes et généreuses à défendre et associant à cela un parfait désintéressement. Avec cette auto-référence à leur collaboration initiale qui a scellé la carrière de Gilliam, le réalisateur ne chercherait-il pas à plaider sa cause et celle d’un cinéma vrai, d’un cinéma ras la gueule de magie illimitée en se foutant des contingences financières ? Le temps d’un film, le temps de s’évader de la réalité, on a très envie de dire oui, de transformer notre fauteuil rouge en destrier fougueux, en Cadillac rugissante ou même en un simple boulet de canon et de rallier ces terres inconnues où l’impossible n’existe pas.

Sortie le 19 mai 2018

Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : Terry Gilliam et Tony Grisoni, d’après l’œuvre de Miguel de Cervantes

Avec :
Jonathan Pryce : Don Quichotte
Adam Driver : Toby
Olga Kurylenko : Jacqui
Stellan Skarsgård : le patron et mari de Jacqui
Joana Ribeiro : Angelica
Oscar Jaenada : le gitan
Jason Watkins : Rupert, l’agent de Toby
Sergi López : le fermier
Rossy de Palma : la femme du fermier
Jordi Mollà : Alexei Miiskin, le cruel oligarque
Hovik Keuchkerian : Raul

Texte : Jimmy Kowalski