Eivør Pálsdóttir – Live in Tórshavn

Lorsque j’ai découvert un jour, au hasard de mes pérégrinations youtubesques, la voix et l’univers de la chanteuse Eivør Pálsdóttir, je me souviens m’être interrogée, fascinée, sur la provenance de cette artiste. Quelques clics plus tard, grâce à la toute puissance du grand démon Internet, je découvrais, niché quelque part entre l’Islande et la plus haute pointe de l’Écosse, le petit archipel des Îles Féroé. Et la beauté de ses paysages à couper le souffle. Instantanément, ce petit fragment de Valhalla entrait dans mon top dix des destinations à aller explorer une fois dans une vie. Je comprenais aussi que toute l’émotion, voire la spiritualité se dégageant de la voix et des compositions d’Eivør, provenait de cet endroit.

Mais avant tout, qui est Eivør Pálsdóttir ? Parce que oui, je te vois venir, oui toi, adorable petit métalleux te baladant sur The Unchained à la recherche de chroniques saturées et de sons lourds et puissants insufflés à ses fidèles par notre cher petit Satan. Tu dois te demander, “mais que vient faire un article sur une chanteuse certes très douée mais fort éloignée de la scène metal sur le site d’un magazine résolument tourné vers… et bien justement le metal ?” Et bien crois-moi l’ami, elle a tout à y faire, car Eivør, tout comme de nombreuses et nombreux artistes issues de la scène Pagan et Folk, emprunte à un répertoire, à une culture commune. Chacun sans doute l’aborde à sa manière, en faisant sa propre cuisine, mais dans le fond, ils s’abreuvent tous à la même source, celle d’Hvergelmir, d’où pousse Yggdrasil.

Eivør Plásdóttir

Bon ça y est, j’ai déjà dû perdre la moitié des quelques lecteurs courageux ayant eu la clémence d’ouvrir cette page, il est donc grand temps que je cesse mes élucubrations nordiques et que je rentre enfin dans le vif du sujet.

Eivør Plásdóttir donc, est une auteure-compositrice-interprète féroïenne, un peu touche-à-tout (elle se balade allègrement du jazz au rock en passant par le folk, la pop, voir même la country ou le classique), immédiatement identifiable par sa voix de soprano unique sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.
Cette année, grâce à la plateforme By Norse (créée par, pardon du peu, Einar Selvik ♥, Ivar Bjørson et Simon Füllerman) Eivør nous propose de revivre dans un album live l’expérience de trois shows donnés en janvier 2017 au vieux théâtre de Tórshavn, capitale des îles Féroé. Accompagnée par les musiciens Mikael Blak (basse/synthés), Høgni Lisberg (batterie/choeurs), et Hallur Johnsson (ingénieur du son), la performance propose des titres issus des précédents albums de l’artiste, à savoir Room (2012), Bridges (2015) et Slør (2015), titres qu’il va à présent être temps de découvrir ensemble. Alors installons-nous confortablement, ouvrons une fenêtre pour laisser entrer la brise du grand large, et laissons-nous guider vers un voyage musical qui, je vous le promets, nous mènera loin.

Nous larguons donc les amarres et quittons le port avec “Mjørkaflókar” (Slør), titre chanté en féroïen si j’en crois mes recherches. Immédiatement, la voix douce et planante d’Eivør résonne, nous survole comme un oiseau de mer. Accompagnée de sons électroniques qui apportent une réverbe un peu métallique, elle est vite rejointe par une guitare électrique aux notes graciles dont le son marquera l’entièreté du show et par des percussions qui nous font bien comprendre que notre périple commence. On notera également dès les premiers instants un travail aux petits oignons du mixage, qui nous apporte à la fois la précision d’un album studio et l’expérience du live, que les applaudissements en fin de morceau nous rappelleront à chaque fois. Une part de moi le regrette d’ailleurs un peu, car ces incursions dans la réalité viennent quelque peu briser l’immersion, mais bon, dans le fond le son est tellement beau et bien rendu que s’il n’y avait ses applaudissements on ne se rendrait presque pas compte que c’est du live.

“Brotin” (Slør) s’enchaîne naturellement, mais ici on n’est plus dans un port tranquille au lever du soleil, mais davantage dans une mer martelée par la pluie et le vent. Comment ça vous en avez déjà marre de mes métaphores maritimes ? Et bien, désolée, mais c’est loin d’être fini. S’ouvrant sur des percussions que je dirais numériques sans mettre ma main à couper, le titre, résolument plus pop que le premier est toujours chanté en féroïen. Et là, on a déjà un petit exemple des capacités vocales d’Eivør, passant des couplets aux refrains, d’une voix grave à des notes bien plus haut perchées, accompagnée par Høgni Lisberg dont la voix semble répondre à celle de la chanteuse dans un rythme qui ne ralentit pas de toute la piste.

“Verð mín” (Slør toujours, chanté en féroïen) nous ramène le calme que nous venions de perdre. Quelques notes de guitare se répercutant dans l’air, et encore, la voix, douce, presque murmurée d’Eivør qui résonne, accompagnée par la batterie et la basse pour le refrain. Et c’est sur ce morceau que l’on peut capter l’expérience live pour la première fois, car si les deux premiers morceaux étaient très proches, voire identiques à leur version studio, on entend ici pour la première fois des différences, subtiles, mesurées, extrêmement bien contrôlées. Des voix superposées, chuchotées et fredonnées qui accompagnent le refrain aux paroles répétitives. On comprend alors que l’artiste nous a prévu des petites surprises, pour les fans, les vrais, ceux qui connaissent sa musique et le moindre de ses arrangements. C’est beau, c’est bien fait, on aime et on attend la suite comme un enfant attend d’aller chercher les œufs en chocolat dans le jardin (et oui, Pâques est dans une semaine alors je fais dans le thématique).

“Salt” (Slør toujours) poursuit le voyage toujours dans la langue maternelle de la chanteuse avec une sorte d’appel étrange, qu’on pourrait presque qualifier de mystique, comme un cri de quelque créature numérique lancé au travers de la brume, vite rattrapé par un rythme, ici encore numérique, mais pas uniquement : pour la première fois, je crois reconnaître le son caractéristique d’un instrument utilisé régulièrement par Eivør dans ses performances, un tambour traditionnel, assez souvent présent entre les mains des artistes de la scène Pagan (citons entre autres Einar Selvik, Heilung, Arkona, ou par exemple la chanteuse danoise Amalie Bruun du groupe Myrkur). Comme depuis le début du live, la voix de la chanteuse résonne, plus profonde, puissante et présente qu’avant. Ici encore, l’image de la mer nous poursuit jusque dans les paroles de la chanson se terminant sur un chant quasiment shamanique, qui est, résolument, sa marque de fabrique.

“Rain”, le prochain titre, semble ouvrir une nouvelle partie dans le show. Issu de l’album Room, c’est le premier à être chanté en anglais depuis le début de notre aventure, et à être interprété avec Konni Kass, également originaire des Îles Féroé. Ici encore, la guitare aérienne nous accueille, ainsi que la voix toujours superbe d’Eivør. La réverbe caractéristique du mixage prend ici encore plus de poids et de force, de part la présence de ces chœurs qui répondent à l’artiste dans son chant aux moments des refrains et des ponts. Le temps et l’espace semblent s’étirer comme de la guimauve laissée au soleil, ou pour rester dans l’esprit, comme une algue ondulant au rythme des courants marins. Une certaine mélancolie se dégage du morceau, sûrement influencée par les paroles (que je peux enfin comprendre sans chercher une traduction), et pourtant, sans doute du fait de la présence de ces voix multiples, une touche d’espoir, sans artifice, fait son apparition.

“Bridges”, de l’album éponyme, reprend le même genre de composition, accueil à la guitare (un peu plus folk que dans “Rain”), la voix seule de la chanteuse sur les couplets, puis celles des chœurs qui restent toujours discrets. On pourrait alors se dire qu’on commence à avoir fait le tour de la question et que la balade se termine. Et c’est là une très grave erreur, car soudain, après avoir déjà laissé passer deux couplets et un refrain, alors qu’on ne s’y attendait plus, sort de la brume une voix, celle d’Eivør bien sur, en soprano superbe, atteignant des notes si hautes qu’elles ne sont pas sans rappeler celle de la diva Plavalaguna dans Le 5ème élément de Besson. Ni une ni deux, on replonge tête la première dans le courant, répondant à l’appel de la sirène féroïenne.

Et c’est tant mieux car arrive le moment d’écouter “The Swing” (Bridges, toujours en anglais), ma seule découverte et mon véritable coup de cœur du live. Si les toutes premières notes de guitare m’évoquent une musique traditionnelle plutôt issue des pleines d’Asie centrale, la voix et ses paroles nous ramènent très vite vers une sorte de narration chantée, une histoire avec un rythme assez proche de celui des comptines pour enfant. Enfin, ce n’est vrai que jusqu’au moment où arrive le refrain, entraînant, envoûtant, un refrain qui donne envie de fermer les yeux et de danser tout nu sous la pluie dans les collines verdoyantes de l’archipel des Féroé. Toujours accompagnée d’autres voix, mais cette fois à grands renforts d’ajouts sûrement pré-enregistrés assez tribaux, il nous semble suivre un chemin tortueux vers une ancienne civilisation dont nous avons perdu les codes.

C’est donc un peu chamboulés que nous devons poursuivre avec “Famous Blue Raincoat”, une reprise de Leonard Cohen, qu’Eivør réadapte résolument à sa façon, à la sauce féroïenne, tout en gardant une touche blues et mélancolique propre à la balade originale. C’est sans doute la première et la seule fois du live que l’on a l’impression de quitter la mer pour nous promener en ville. Une journée froide de décembre à New York. Pas grand chose à dire d’autre, c’est beau, c’est tendre, et toujours juste dans l’interprétation comme dans l’intention.

“Remember me” (Bridges) commence alors, et comme on arrive déjà à la moitié de l’album et que je prends mes habitudes, je me rends compte que des applaudissements viennent ouvrir le morceau. C’est peut être anecdotique, mais assez surprenant pour le noter. A voir comment on pourrait interpréter ça, mais quand on connaît les gugus qui sont derrière la production de l’album on peut imaginer que ce n’est pas juste une erreur de mixage. Personnellement, je vois ça comme une nouvelle étape dans le périple musical dans lequel l’artiste nous invite, une fois de plus avec sa guitare pour compagne. La chanson, toujours en anglais, semble être un message de la chanteuse lancé aux spectateurs, et dans une vision plus large d’un artiste à son public. Le rythme très doux et délicat, nous accompagne jusqu’à la fin, comme dans un slow qui se termine presque trop vite.

Mais pas le temps de nous remettre de nos émotions que l’on part déjà pour “On my Way to Somewhere” (Bridge). Là, dès les premières notes, entre le tambourinement des effets numériques et le raclement des cordes de guitare, on sent bien qu’on est plus dans la romance tendre d’une balade en barque. Non, là on relève ses manches, moussaillons, et on passe aux choses sérieuses. Ce morceau, avant même d’atteindre le premier refrain, se vend comme un des grands moments du show, un instant de transe progressive, comme le grondement du tonnerre qui annonce la tempête au loin sur l’océan, avec les vagues, les éclairs et l’ambiance fin du monde. Les envolées de la chanteuse nous emportent, nous transcendent, accompagnées d’une guitare résolument plus saturée et d’une cymbale en fin de morceau qu’on n’avait pas beaucoup entendu depuis le début de l’album. Et c’est à ce moment là que je regrette d’être assise à mon bureau en banlieue parisienne et pas dans la salle du vieux théâtre de Tórshavn en janvier 2017. La frustration de l’album live : aussi bien qu’il pourra être, on sait parfaitement qu’on sera toujours à milles lieues de vivre la vraie expérience, l’originale, celle où on peut sentir la sueur de son voisin se mélanger à celle de la bière bon marché, avec les poils qui se dressent, l’émotion, le frisson, toussa toussa…

Mais pas le temps de tergiverser, cet article est déjà bien trop long. On reprend donc avec un nouveau titre en féroïen, “Silvitni” (Slør), et là, bien que le morceau soit entraînant, rythmé, je ne dois pas cacher une légère déception, car après un tel envol, revenir au calme régulier du reste de l’album est un peu dur. Mais rien de bien grave, on profite quand même d’un morceau au refrain mélodique qui donne envie de sourire. Notons une nouvelle envolée « mystique » d’Eivør (définitivement sa marque de fabrique), présente sur la version originale, mais de façon moins poignante.

Et voilà enfin le moment que j’attendais, “Trøllabundin” (Eivør), un des titres les plus anciens de la chanteuse, et sans doute l’un de ses plus connus, celui qui m’avait amenée à m’intéresser à sa musique il y a des années. Si jusque là je n’ai pas réussi à vous convaincre d’écouter cette artiste de talent, je conseille vraiment à tous les fans de folk et de pagan d’aller jeter une oreille à ce morceau, résolument inspiré par la culture féroïenne et nordique. Uniquement accompagnée du tambour traditionnel susmentionné, la chanteuse entame ce chant (oui ce chant, le mot n’est pas choisi au hasard), et là, on ne peut que se taire, se taire et vibrer. Envoûté par le rythme régulier et répétitif de la percussion ainsi que par la voix parfois mystique parfois gutturale d’Eivør, on voyage, non plus uniquement sur la mer mais aussi dans le temps. On notera qu’ici encore, l’artiste s’autorise (même plus encore que dans ses autres morceaux) des libertés par rapport à l’original, comme si la performance se faisait pour le moment lui-même. Une version unique offerte au public par l’improvisation de la transe.

Lorsque le tambour s’arrête, on ignore ce qui pourra suivre. C’est finalement “Boxes” (Room) que la chanteuse entame, avec une note numérique qui me fait étrangement penser à une corne de brume. La voix (vraie héroïne de l’album) nous accueille encore, toujours cristalline, et encore une fois rejointe par la batterie et le synthé. On connaît la musique, et pourtant ce qui étonne, c’est qu’aussi semblable que pourraient paraître toutes ses interprétations, on est sans cesse surpris : une note plus haute que les nuages, un raclement, un effet sonore inattendu. Ce sont finalement des images musicales qui s’enchaînent dans nos oreilles plus que des chansons. Même sentiment avec “Tides” (Bridge), très jolie ballade qui nous ouvre la porte vers la fin du show. Que ce soit à cause des notes pincées de la guitare, du rythme parfois jazz de la basse, ou du shaker, on a clairement ici l’impression d’arriver sur de nouveaux rivages, l’ultime partie de notre aventure.

Et là vient “True Love” (Room), autre incontournable de la chanteuse qui nous fait immédiatement vibrer par une basse très présente que je remarque bien plus que la guitare (dont on commence presque à se lasser). Ici encore, on sent la volonté de l’artiste de réaliser un show à la fois complexe et pourtant simple. On ressent aussi une envie de sa part de se faire plaisir, et de réinterpréter certains passages, changeant même d’octave sur quelques notes, en improvisant sur l’émotion. Ça serait très beau, si seulement, et pour la première fois depuis le début du show, on n’était pas gêné par la balance qui donne ici trop de place à la partie rythmique qui, justement, manque de punch. Au lieu de courir au bord de la falaise, flirtant avec la mort comme la chanson l’évoque, on se promène sur un chemin de montage, par beau temps. Dommage, quand on connaît les performances de la chanteuse pour cette chanson sur d’autres concerts. Mais bon, il fallait peut être ça pour accepter la fin.

“Falling Free” (Slør), le bout du chemin. Nous y voilà. Ici aussi ce sont les applaudissements qui ouvrent le morceau, sans doute un reste du rappel. Je dois avouer que dans sa version studio, du moins celle que je connaissais, je n’avais jamais beaucoup apprécié cette chanson, belle cela va sans dire, mais très calme et douce (un peu mièvre ?), pas une chanson pour terminer un pareil périple donc. Comme j’avais tort !!
Ici et comme toujours, la guitare commence, puis la voix, calme, profonde, une voix aux yeux fermés même si ça ne veut rien dire. Une fois encore Eivør semble nous parler à nous, à nous seul, nous murmurant de la suivre pour un dernier instant vers une Terre mystérieuse et magique. Quelques bruissements de cymbales, puis tous les instruments arrivent, un par un, basse, percussions, synthé. Si vraiment vous jouez le jeu, peut être sentirez vous à ce moment là une pression dans la poitrine, un dernier appel. Toutes les étapes du voyage, toutes les découvertes semblent se rejoindre ici, une apothéose, avec la chanteuse pour grande prêtresse de cette cérémonie secrète à laquelle nous assistons. Ce dernier instant me fait comprendre toute la beauté et la singularité des chansons proposées par l’artiste, et on ne saurait que remercier By Norse pour avoir accompagné ce magnifique projet et nous avoir permis de le partager.

Alors oui bien sur, Eivør ce n’est pas du metal. Pourtant, le voyage vaut le coup, rien que pour l’aperçu qu’il nous donne de la culture incroyable et mystérieuse de la chanteuse et du patrimoine grandiose qu’elle nous présente. Une musique à la fois moderne et intemporelle. A n’en pas douter, Live in Tórshavn était un grand moment dont nous ne resterons, grâce à l’album, que des spectateurs silencieux.
Peut-être suis-je la seule, mais j’aurais voulu y être.

 

Eivør PálsdóttirLive in Tórshavn, 2018. Disponible sur Bandcamp et By Norse

Texte : Aurélia Léardini

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