The Sisters Brothers – Jacques Audiard

Jacques Audiard. Avec un nom pareil, on aurait pu croire que le fils d’un des dialoguistes-scénaristes les plus célèbres du cinéma français (si ce n’est LE plus célèbre) allait traîner comme un poids mort une telle généalogie. Mais, ça, c’était avant. Avant Regarde les hommes tomber. Avant les sept autres films qui allaient suivre, et ce jusqu’à celui qui nous intéresse aujourd’hui : The Sisters Brothers.


Regarde les hommes tomber. Depuis son premier film, Jacques Audiard n’a justement jamais eu de cesse de les regarder tomber, les hommes. D’aller ausculter toutes leurs faiblesses, leurs pertes de repères. Tous ces petits signes avant-coureurs de la grosse gamelle. Celle qui te pète tous tes bons vieux attributs de mâle. Celle dont on a souvent, votre serviteur et mes congénères hétéros, bien du mal à se relever sans une véritable et salutaire introspection. C’est probablement de la sur-interprétation, mais à bien y regarder, on pourrait presque y voir une entreprise récurrente de Jacques à vouloir gommer le père Michel dans tous ses films. En même temps, si l’on s’attarde un peu sur la question avec honnêteté, depuis que l’autre Michel (Sardou) en a même fait une chanson, le cinéma d’Audiard, des Tontons Flingueurs, de la gouaille, des amitiés viriles et des filles écervelées commence à sacrément sentir le rance. Et justement, c’est presque ironique de voir que pendant très longtemps, il y’a eu un gros malentendu au sujet du cinéma de Jacques Audiard. Souvent taxé de viriliste, où les personnages féminins seraient diminuées, voire handicapées – les deux seuls grands personnages féminins de toute sa filmographie sont effectivement une sourde (Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres) et une amputée des deux jambes (Marion Cotillard dans De rouille et d’os) – ou carrément aux abonnées absentes (mère décédée, femme/amante en rupture), son cinéma a en plus tracé un profond sillon sur le terreau du film de genre macho par excellence : le film noir. De quoi faire presser le doigt sur la gâchette à toutes les féministes, et on les comprendrait.

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Alors, quoi de neuf dans ce dernier film ? Avec The Sisters Brothers, non seulement on reste toujours dans un archétype du film de genre (le western), non seulement la gente féminine est toujours autant sous-représentée mais la part réservée aux pères est toujours aussi peu enviable. Dans ce cas, rien de nouveau, me direz-vous ! Eh bien justement, si. Avec ce film, le réalisateur vient même de franchir un cap dans son travail de réécriture des rapports familiaux, d’exploration des rapports entre hommes et femmes. Et s’il utilise une fois de plus le registre extrêmement codifié du film de genre, c’est, comme à son habitude, avec ses précédents films, pour mieux casser et reconstruire tous ces rapports prétendument indéfectibles. C’est dans doute aussi dans son rapport très fort aux codes du genre que le cinéma de Jacques Audiard a été mal entendu par une certaine partie de la critique et du public. À tort donc.

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Dans The Sisters Brothers, comme dans la plupart des (bons) westerns (disons post années 60), et même dans la production récente (en témoigne l’épuré et violent Hostiles de Scott Cooper) on pourrait croire qu’il va encore être question de la Frontière, de l’héritage des Pères Fondateurs, et de la sempiternelle prise de conscience des pionniers quant à l’illégitimité de leur présence sur les territoires indiens. Même s’il fait partie du sous-genre des westerns dits “crépusculaires”, dans lequel la figure du cowboy n’est plus le héros d’antan qui sauve l’institutrice, mais un être violent et amoral, on comprend très vite qu’il n’est ici même plus question d’adultes. L’Ouest des frères Sisters, Eli et Charlie (duo magistral de Joaquim Phoenix et de John C. Reilly) est un terrain de jeu pour les deux gamins qu’ils sont. Dans les grandes plaines qu’ils parcourent comme tueurs à gages à la solde d’une figure paternelle d’emprunt, un homme désigné sous le nom du Commodore, les morts se comptent comme des pions qu’on éjecte d’un plateau de jeu. Dès lors, les périgrinations des deux frangins se regardent avec un mélange d’hilarité et d’effroi. Dans cet Ouest en construction, pas seulement en termes d’urbanisme mais surtout en termes d’éthique, les frères Sisters se baladent, prennent des vies, rançonnent …parce c’est comme ça et pas autrement. Pourtant, il va suffire d’un petit grain de sable au sein de cet Eden de sauvagerie pour que les dés soient à nouveau jetés, que les rôles s’inversent. On comprend alors qu’il a suffi d’une fois, lorsqu’ils étaient enfants, pour que le benjamin prenne le pouvoir sur l’aîné. Déjà même au sein de la fratrie, l’âge n’était et ne sera plus synonyme de puissance. Ce sera seulement au prix d’un traumatisme violent, d’une totale remise en question et d’un sauvetage que Charlie, l’ainé, retrouvera sa place de leader.

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On peut aussi se demander pourquoi un tel patronyme ? Sisters. Des frères sœurs. Amalgame des genres. Jacques Audiard donne quelques embryons de réponse en filmant avec beaucoup de douceur les scènes d’intimité des deux hommes, au coin du feu, à se remémorer leur enfance, esquissant un sourire candide, et faisant surgir en quelques mots des kilotonnes de connivence et d’amour. Bien évidemment, les performances d’acteurs de Phoenix et de Reilly y sont pour beaucoup, mais la patte du réalisateur est bien là, comme dans le reste de sa filmographie, à fouiller comme un microscope sous la carapace des brutes.

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Tout petit bémol cependant, sans doute dû au fait que jusqu’à présent, Jacques Audiard était plutôt un cinéaste de l’urbain, de l’exigüité, on peine, en tant que fan de ses œuvres antécédentes, à retrouver la nervosité de filmage du réalisateur dans les grands espaces de The Sisters Brothers. Mais peut-être est-ce là aussi pour nous signifier que l’homme est encore plus perdu, encore plus à la merci de la Nature, de sa nature. Et c’est tant mieux parce que ça laisse encore de beaux jours au cinéma de Jacques Audiard.

Sortie le 19 septembre 2018

Réalisation : Jacques Audiard
Scénario : Jacques Audiard et Thomas Bidegain, d’après le roman Les Frères Sisters de Patrick deWitt
Avec dans les rôles principaux :
John C. Reilly : Eli Sisters
Joaquin Phoenix : Charlie Sisters
Jake Gyllenhaal : John Morris
Riz Ahmed : Hermann Kermit Warm
Rebecca Root : Mayfield
Rutger Hauer : le Commodore
Carol Kane : Mme Sisters

Texte : Jimmy Kowalski

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