Under the Silver Lake – David Robert Mitchell

Dans High Fidelity, l’écrivain Nick Hornby faisait se demander à son personnage principal : « Est-ce que j’écoute de la pop-music parce que je suis triste ? Ou bien est-ce que je suis triste parce que j’écoute de la pop-music ? » Le nouveau film de David Robert Mitchell, balançant tout au long de ses 2h20 entre fantasme masturbatoire de nerd et ruban de Möbius (les deux faces du rêve et de la réalité fusionnant jusqu’à un mimétisme troublant), n’aura eu de cesse, depuis que je l’ai vu, de relancer un questionnement labyrinthique (mais néanmoins fondateur) sur ma propre cinéphilie.


Dans cette nouvelle œuvre du réalisateur d’un It Follows encore dans toutes les mémoires, la première émotion qui surgit dès le début d’Under The Silver Lake est ce sentiment d’assister à une orgie visuelle, une plongée sensorielle dans l’inconscient collectif sans aucune limite, un truc appelant à une jouissance complètement débridée. Et bien qu’une restriction au seul genre masculin s’applique au héros de l’histoire – un jeune glandeur hétéro, archétype de l’imagerie stoner post-hippie du mec qui passe ses journées entre fumette, vieux Playboy et légendes urbaines – n’importe qui assistant à cette avalanche de références tant spectaculaires que suggérées ne peut qu’avoir le tournis, finissant les bras ballants, le corps engourdi, le sourire aux lèvres. Rameutant dans un même ballet tourbillonnant Hitchcock, Antonioni, Hawks, Altman, Aldrich, Tourneur et j’en passe, le scénario, tout en chausse-trappes, impasses et demi-tours au frein à main, s’amuse à nous perdre, à nous faire peur, à nous émerveiller, comme dans un parc d’attractions, où chacun sait pertinemment que tout est imité, que tout est sécurisé. Et pourtant on hurle quand même. On hurle de ce plaisir équivoque qui nous fait vivre, qui nous fait sentir les choses. Même si on sait qu’il est factice et qu’aussi fort soit-il, il finira comme un vague résidu mémoriel, sans la moindre certitude d’avoir vécu ce moment.

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Sam, le personnage au centre du récit – là, je fais un petit aparté parce que je dois avouer que j’avais tort et je dois le reconnaître aujourd’hui : Andrew Garfield est un BON acteur, voire même très bon – est complètement à l’arrêt, coincé sur le balcon de son appartement dans une résidence des quartiers périphériques de Los Angeles. Son passé semble être une triste rupture, mais son avenir est en revanche parfaitement tracé, la direction la plus plausible étant à très court terme la marge, voire la rue, dans cette mégalopole-mausolée qui porte si bien son nom de “Cité des Anges”. Il ne fait rien, et il s’en fout. On ne saura jamais vraiment si ce qu’on a vu à l’écran est une rêverie fiévreuse ou si tout s’est vraiment passé, mais un jour, ou bien une nuit, il fait une rencontre qui va bouleverser sa vie. Dès lors, une quête, plus sous la forme d’une déambulation que d’une poursuite s’engage pour… Oui, pour quoi au final ? Pour retrouver une jeune femme et faire le deuil de son précédent échec sentimental ? Pour résoudre de mystérieuses disparitions d’animaux ? Pour décoder des inscriptions, des signes disséminés dans toute la ville ? Pour percer à jour le grand mystère de la vie ? À la fois dinguerie loufoque à la The Big Lebowski et cheminement métaphysique dans la même veine que Le manuscrit trouvé à Saragosse (chef d’œuvre méconnu de Wojciech Has de 1965), le film de David Robert Mitchell invoque tous les fantômes du Grand Hollywood dans un gigantesque récit à tiroirs, le héros échafaudant son enquête à l’aide de ses propres fantasmes, accumulant des preuves comme d’autres joueraient au jeu du cadavre exquis.

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Évidemment, on ne peut pas s’empêcher de penser en littérature au Less than Zero de Bret Easton Ellis, mais si similitude il y a, sur la topographie du Los Angeles iconique, sur les personnages perdus dans l’hébétude des plaisirs éphémères, le long-métrage de Mitchell n’a rien de nihiliste ; il est juste lucide. Lucide sur le fait qu’il n’y a plus rien à perdre si l’on souhaite vivre ses rêves. Ou, formulé autrement, si l’on a pas d’autre souhait que de faire de sa vie un rêve. En cela, David Robert Mitchell réussit le pari dangereux de mixer dans un même film une cinéphilie du glamour et une pop-culture de masse. Parce que, non, on n’est pas obligé.e.s de connaître la filmographie de George Cukor sur le bout des cils ou d’avoir vu 10 fois Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder pour aimer ce film bouillonnant. Et même si le récit, à jouer au jeu de miroir sans fin, peut pâtir dans sa deuxième moitié d’un essoufflement de l’enjeu dramatique, il se dégage au final quelque chose d’assez majestueux, une réflexion sur la valeur même de l’existence humaine. Bien plus que le sempiternel rite du passage à l’âge adulte, la conclusion du film laisse à penser au contraire, que la vie est comme un labyrinthe au centre duquel on peut se perdre mais surtout se trouver.

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En termes de mise en scène, Mitchell ne fait pas non plus les choses à moitié. Autant le jeu d’acteur d’Andrew Garfield, entre la douce mélancolie d’un Buster Keaton et la bouffonnerie maladroite d’un Pee-Wee Herman, donne au récit une tonalité plutôt légère mais très drôle, autant l’écrin visuel, entre fêtes dionysiaques et errance en zones péri-urbaines, hantées les unes comme les autres par des personnages aussi érotiques que cauchemardesques, apporte une esthétique beaucoup plus sombre et romanesque, cadrée par une caméra en apesanteur, étoffée par une couleur dense et incroyablement lumineuse, rappelant les plus beaux Technicolor.

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Canular malin, hommage ému, film poseur, chef d’œuvre générationnel, Under The Silver Lake est un peu de tout ça. Mais contrairement au précédent Inherent Vice de P.T. Anderson où les élucubrations fumeuses du héros interprété par Joachim Phoenix m’avaient un peu laissé sur ma fin, la tendresse apportée par David Robert Mitchell au personnage de Sam, éternel loser à la recherche d’un paradis perdu, finit par donner corps à quelque chose de terriblement humain : la quête de la vérité sur soi, autrement dit la quête de son propre plaisir.

Sorti le 8 août 2018

Réalisation et scénario : David Robert Mitchell

Avec dans les rôles principaux :
Andrew Garfield : Sam
Riley Keough : Sarah
Jimmi Simpson : Allen
Topher Grace : l’homme au bar
Zosia Mamet : Troy
Riki Lindhome : l’actrice qui rend visite à Sam
Callie Hernandez : Millicent Sevence
Patrick Fischler : l’auteur du fanzine Under the Silver Lake
Sydney Sweeney et India Menuez : filles de l’agence Shooting Star
Summer Bishil : ex-petite amie de Sam
Grace Van Patten : la danseuse aux ballons

Texte : Jimmy Kowalski

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