ART BRUT JAPONAIS II – La Halle Saint Pierre

Reprenons où l’avait laissé notre été de débauche le cycle Japonisme 2018 qui met en joie le tout Paris depuis quelques mois déjà. Un cycle prometteur, et aussi riche en découvertes qu’en déceptions totales selon les événements. Certaines expositions ne sont en effet que les témoins affreusement prévisibles d’un extrême orient fantasmé, qui par le bobo parisien, qui par l’adolescent fan de hentaï. D’anime, pardon.

Quelle bonne surprise alors qu’Art Brut Japonais II. Rien de surprenant dans le choix de la Halle Saint Pierre, haut lieu d’art brut et singulier, mais j’insiste sur le fait qu’intégrer cette exposition au déjà fameux cycle Japonisme 2018, qui s’encanaille à coup d’illumination rouge et blanche sur la Tour Eiffel, soit une agréable surprise, voir un véritable miracle. Parce que oui, la Halle Saint Pierre sauve les meubles et nous sauve surtout de la fâcheuse tendance à l’exotisme qui a sous-tendu bien trop d’expositions à mon goût.

Peut-être me permettrai-je d’insister un peu sur ce qui fait à mon sens la pertinence non négligeable de cette exposition.

Le concept d’art brut est né au début du XXème siècle, parler de concept est déjà peut être aventureux de ma part puisque les productions d’art brut ne se rassemblent sous aucun code pictural, technique, sous aucun manifeste. L’art brut ne s’est pas nommé lui-même, l’art brut ne se revendique de rien, l’artiste brut non plus. Pas même artiste d’ailleurs. En effet l’histoire de l’art occidental a rangé dans le tiroir art brut toutes les productions émanant d’individus culturellement et socialement isolés. « Ouais, l’art des fous quoi », oui si tu veux. Effectivement on a souvent recoupé avec art brut les productions de personnes placées en institutions psychiatriques, ou coupées du monde d’une manière ou d’une autre. Mais, même s’il n’est pas absolument faux, le raccourci est un peu facile, et comme tous les raccourcis, un peu réducteur. Puis finalement… peu pertinent. Personne ne s’offusque quand il s’agit de taxer l’artiste-en-général (figure d’ailleurs précisément définie, n’est-ce pas) de gentil allumé, de légèrement fêlé voire de ravagé du bocal. L’artiste, brut ou pas, a toujours été le fou de tout le monde. Le point où je veux en arriver avec ces divagations, par ce que oui j’en arrive quelque part, c’est qu’il est temps d’arrêter de penser l’artiste brut comme un grand sourd/aveugle/muet (rayer la mention inutile) et de se rendre à l’évidence qui est la suivante : l’artiste brut est un artiste comme les autres, qui crée son propre système de signes, sa mythologie. Paradoxalement singulier, unique… comme tous les autres. De plus, il a parfaitement sa place dans le champ de l’art contemporain. L’art brut constitue même, je crois, un accès privilégié à l’art contemporain puisqu’il ne nécessite la maîtrise d’aucun code culturel supposé indispensable puisque seule importe une sensibilité individuelle.

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Pourquoi un art brut spécifiquement japonais donc ? Pourquoi la pertinence d’un tel axe au sein de Japonisme ? Par ce que pour une fois mes biens chers frères il est impossible de voir à l’œuvre une sorte de dispositif traditionalo-culturel monté de toute pièce qui ne serait là que pour satisfaire les clichés de l’agence de voyage occidentale. Ce qui importe ici n’est plus tant la culture et la tradition japonaise mais bien la façon dont ces dernières sont reçues, vécues et utilisées par le sujet créateur. Cette exposition évite ainsi l’écueil majeur dans lequel elle pouvait s’enterrer jusqu’au cou en traitant de la culture japonaise. Comme toujours avec l’art, vous devrez laisser votre cartésianisme malvenu à la porte et lâcher un peu la bride à vos capacités irrationnelles. Vous lister les œuvres, citer des éléments biographiques des artistes dans cet article ne vous sera d’aucune aide, d’aucune utilité même pour une telle exposition. Vous devez prendre sur vous d’entrer, en invité bienveillant, dans la tête de quelqu’un d’autre. Littéralement. Dans un monde qui n’existe que par le biais des productions plastiques spécifiques à chaque artistes et qui se passe de tout hypertexte. L’art brut, que l’on soit japonais ou non, est une forme sensible, spontanée, irrationnelle, illogique, obsessive et frénétique qui n’est jamais si coupé de la culture humaine qu’on veut bien l’admettre. Une manière très personnelle de vivre un monde qui nous a été imposé. On ne s’en détache donc jamais nettement, mais on s’écarte volontiers des connotations, des dogmes, des imaginaires collectifs maintes fois digérés. Comme toute forme d’art, une interprétation du monde, un prisme, rien de bien original dans cette position, mais un prisme qui se suffit à lui-même et ne suppose rien d’intelligible.

Art Brut Japonais II se tiendra jusqu’au 14 janvier de l’an de grâce 2019.

Photographies : Marie Suzuki – Chassez le, Fuyez le. La Halle Saint Pierre

Texte : Claire L.

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