Nocturama – Bertrand Bonello

11 septembre 2001. 11 mars 2004. 7 janvier 2015. 13 novembre 2015. 3 juin 2017. En commençant cette nouvelle chronique ciné, je repensais à toutes ces dates qui ont marqué l’histoire contemporaine. À la fois fortement symboliques et vides de sens à l’échelle de la violence quotidienne et omniforme qui gangrène l’ensemble de la planète, elles demeurent néanmoins synonymes du surgissement dans l’immédiateté de nos vies de quelque chose de plus profond, quelque chose de primaire, enseveli sous le vernis glacé de la société. Au dessus des lois et bien avant le désordre, le geste insurrectionnel est-il notre dernier fragment de liberté ou le gigotement illusoire d’illuminés marginaux ? En 2016, soit à peine un an après la tuerie du Bataclan, Bertrand Bonello balançait, en plein milieu du désert des sorties estivales, Nocturama, sa vision du monde occidental moderne, inspirée par une réflexion sur les débuts mouvementés du 21e siècle.

Ils ou elles s’appellent David, Yacine, André, Sarah ou Sabrina. Ils ou elles bossent chez McDo pour payer leurs années de fac, ils ou elles ont un appart tous frais payés par Papamaman et mènent grand train sur les rooftops. Ils ou elles n’ont pas de diplôme et galèrent de job miteux en plan foireux. Millenials looké-e-s, aristocrates déchus ou militant-e-s héritiers des générations perdues de 68, né-e-s dans le monde multipolaire d’après la chute du Mur de Berlin, c’est statistiquement plus de 25% de la population d’un pays lambda d’Occident. On entend souvent des voix (vieilles et amères la plupart du temps) répéter à qui veut bien les écouter que cette jeunesse n’est pas politisée, qu’elle n’a plus d’envies, qu’elle est désenchantée. Partant d’un postulat fictionnel fort – un groupe de jeunes issus de différentes classes sociales décident d’attaquer les grandes figures du monde moderne dans le Paris d’aujourd’hui : la finance capitaliste, le pouvoir étatique et le traditionalisme religieux, puis, suite aux différents attentats, s’enferment dans un centre commercial en attendant l’aube et une possible fuite – Bertrand Bonello réfute ce présupposé aigri mais décide d’emblée de ne pas recourir à la forme du manifeste, de ne pas chercher à donner des arguments, ni à la fin de proposer un quelconque jugement. Le réalisateur de De la guerre et de l’Apollonide assume complètement le caractère paradoxal et ambigu des personnages et se contente humblement (mais singulièrement) d’évoquer les faits de manière ultra formelle.

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Pour permettre toutefois à son propos d’aboutir à quelque chose de suffisamment complexe, Bonello va procéder en 3 temps : un premier chapitre qu’il appelle celui de l’action, du mouvement, un second chapitre dédié à l’attente dans le grand magasin, et une conclusion qui tombe (sans mauvais jeu de mots) comme un couperet : l’assaut des forces anti-terroristes missionnées par l’État.

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Le premier chapitre se concentre sur les corps en mouvements dans les rues, dans les couloirs du métro. Un ballet tourbillonnant, fragmenté et recomposé par un montage soucieux d’un timing, de l’urgence de la situation. Tout doit être coordonné. On peine à comprendre les premières minutes, puis on finit par déceler la mise en place d’une cartographie des personnages, à la fois spatiale et sociale (elle vient d’Aubervilliers, lui vient du 7e arrondissement, etc., avec tout ce que cela suppose en terme de classe). Tout les distingue et pourtant, sans quasiment le moindre dialogue durant la première demi-heure du film, on les sent tous animés de la même détermination. Film choral sur ces dix corps partageant le même cœur, la même soif, le même refus d’un paradigme sociétal monolithique.

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Lorsque les explosions retentissent, lorsque les idées deviennent un feu qui dévore, le temps s’arrête et la ville se fige. Le groupe des insurgés se rassemble, se réfugie dans l’une des antres du consumérisme qui jalonnent la capitale. C’est sans doute à ce moment-là que Bonello a perdu bon nombre des rares spectateurs qui virent le film (à sa sortie, Nocturama fut un bide commercial cinglant). Cette seconde partie, comme minée par l’immobilisme et la nervosité rampante des personnages, laisse s’installer peu à peu une sorte de rêve éveillé. Chacun-e erre dans les rayons et chaparde des articles, joue, danse, s’enivre de vins coûteux, à la fois pour célébrer un meilleur avenir et jouir une dernière fois. Alors que la première partie utilisait le mouvement en décors naturels comme ressort visuel, le metteur en scène va, dans cette seconde partie, tirer partie des décors reconstitués du grand magasin pour montrer la sensation d’isolement et d’emprisonnement de chacun. Comme s’il voulait aussi montrer les limites conceptuelles du geste des adolescents. Ou, à l’inverse, pour montrer aussi que la consommation de masse est l’outil parfait d’emprisonnement des citoyens, celui contre lequel on ne peut vraiment rien. Confrontés aux mannequins fantomatiques dans la lueur blanchâtre des néons, avec les écrans 4K Ultra-HD comme unique fenêtre vers le réel, les dix personnages se retrouvent démunis face à l’ère du vide post-capitaliste. Enfin aussi et surtout, pour ôter le masque de la colère et révéler le vrai visage de l’enfance.

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Dans l’ultime partie du film, portée par le thème des Persuaders de John Barry, bande-son des enfants de la crise, d’une enfance perdue, le bras armé de la République donne l’assaut. Longue séquence kaléidoscopique où la même scène est répétée 10 fois, autant de fois que le groupe compte de protagonistes. Aucun parti-pris, aucun jugement sur le caractère sans appel et brutal, les forces d’intervention étant réduites à des silhouettes muettes et anonymes, la scène, épure ténébreuse illuminée par les flashes de la fusillade, se clôt sur l’image du dernier survivant, implorant une aide qui ne viendra jamais.

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Œuvre singulière mais pas surprenante quand on connaît le reste de la filmographie de Bonello, Nocturama, qui rappelle aussi bien le Glamorama de Bret Easton Ellis que le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, a perdu la partie face à une réalité qui avait largement dépassé la fiction. Injustement mésestimé (sans doute aussi parce que le public craignait une approche stylisée et superficielle et un amalgame avec le terrorisme teinté d’extrémisme radical), ce film à la beauté froide et lyrique, magnifiée par un Cinémascope numérique cristallin, reste pourtant, à mon sens, une des rares projections formelles du cinéma contemporain, à avoir su proposer une vision dépassionnée et lucide de la frénésie du monde.

Sortie le 31 août 2016

Réalisation et scénario : Bertrand Bonello

Avec :
Finnegan Oldfield : David
Vincent Rottiers : Greg
Hamza Meziani : Yacine
Manal Issa : Sabrina
Martin Guyot : André
Jamil McCraven : Mika
Rabah Nait Oufella : Omar
Laure Valentinelli : Sarah
Ilias le Doré : Samir
Robin Goldbronn : Fred
Luis Rego : Jean-Claude
Hermine Karagheuz : Patricia
Adèle Haenel : la jeune femme au vélo

Texte : Jimmy Kowalski

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