JSA (JOINT SECURITY AREA) – PARK CHAN-WOOK

Voilà l’été. Une période équivoque pour les cinéphiles. Soit c’est une longue traversée du désert jusqu’à mi-septembre pour ceux qui n’ont pas une salle d’art et essai à portée de main, supportant alors toutes les bouses débilisantes infligées à grands coups de “par le producteur de…”, soit c’est une déferlante de ressorties/rétrospectives/pépites indé qui climatisent les après-midis suffocants avec grâce et intelligence. Les 80 ans du Champo, Lubitsch, Argento, etc. Et donc cette ressortie du premier film coup de poing du sud-coréen Park Chan-wook : JSA (Joint Security Area). Noël en juillet.

Troisième long-métrage du réalisateur qui l’imposa comme une figure majeure du nouveau cinéma coréen, JSA surprend avant tout par son mélange des genres. D’abord enquête policière avec son mystérieux whodunnit, le ton général du film oscille tout au long de son scénario à la narration éclatée entre pamphlet politique, comédie noire et drame. Ajoutant à cela une chronologie triturée par plusieurs flash-backs, des acteurs magnétiques, une caméra virtuose qui tournoie comme rendue ivre par cette situation ubuesque – le récit se situe dans la zone commune de sécurité entre les 2 Corées, espace fantomatique datant de la Guerre Froide – et l’on obtient effectivement un carton, annonciateur du pessimisme dévastateur et violent d’Old Boy et de la folie communicative de Je suis un cyborg.

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Dans un poste de garde situé côté nord de la ZCS, deux soldats de l’armée nord-coréenne sont tués par un soldat du sud, qui prétend avoir été fait prisonnier. Afin d’apaiser la crise générée par cet incident diplomatique, une commission de supervision neutre envoie le major Sophie Jean, suissesse d’origine coréenne, pour enquêter. Au fil de son enquête, la jeune femme découvre que les choses ne sont pas aussi simples que les autorités des deux pays le souhaiteraient.
Comme pour instaurer le trouble dès le commencement, le film s’ouvre sur le regard glaçant d’un hibou, témoin unique de l’événement qui déclenche les hostilités. Il va donc falloir plus que la vue perçante de l’animal noctambule, à la symbolique néfaste en Asie, pour découvrir la vérité, semble suggérer le réalisateur. Y’a t-il seulement une vérité ou bien plusieurs ? Park Chan-wook nous laisse patauger dans ces considérations en nous plaçant dans un espace mental terne où, comme la jeune enquêtrice, le spectateur ne peut se fier qu’aux résultats des interrogatoires et aux faux-semblants des autorités militaires des deux bords. Jusqu’au basculement de l’intrigue dévoilée par un saut dans le temps quelques mois avant le drame, c’est dans cette zone déserte et incolore entre les deux pays que le récit semble se bloquer. Cette longue bande de terre infranchissable, abandonnée des hommes, abandonnée par la raison, où seules des formes fugaces surgissent parfois la nuit. Métaphore évidente, raccourci terrifiant de la situation politique entre les deux pays, autrefois frères désormais ennemis, JSA développe sa dramaturgie par strates : deux pays s’affrontent d’abord, puis on distingue deux groupes de soldats séparés par cette frontière insensée, et enfin le récit se focalise sur 4 hommes que le hasard de la guerre va faire se rencontrer puis s’entre-déchirer dans ce no man’s land.

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Durant tout le film, et ce jusqu’au dernier plan, poignant, on sent le réalisateur particulièrement touché par l’absurdité de la situation, imposant sa vision tragique d’une politique d’état délétère sur des soldats totalement dépassés par la situation. Mais, comme dans son œuvre à venir, Park Chan-wook prend un malin plaisir à désamorcer le drame grâce à des ressorts comiques, autant de fines bulles d’air dans un huis-clos éreintant qu’on sait sans la moindre issue. À la manière d’un Kitano dans Sonatine, le réalisateur coréen distille de petites scènes soit hilarantes soit gorgées de poésie mélancolique où les protagonistes viennent s’isoler de la folie ambiante. Aidé en cela par les performances magistrales de Song Kang-ho et Lee Byung-hun, devenus chacun des stars internationales, le film est un pendule basculant entre joie et tristesse, abattement et espoir, sérénité et violence jusqu’à l’issue tragique, comme le condensé d’une vie.

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Magnifiée enfin par un format 2.35 à la grandiloquence épique, cette quête d’une vérité qui n’aurait jamais dû voir le jour est un fantastique exercice formel, la caméra captant aussi bien d’intenses gros plans sur les visages que de magnifiques plans larges d’action, tout en travelling, panoramique et montage millimétré. Deux scènes notamment résument à elles seules la beauté plastique propre à Park Chan-wook, beauté qui explosera quelques années après dans Lady Vengeance : une première scène où deux escouades se rencontrent et se font face dans un paysage de neige immaculée, scène muette d’une tension extrême mais aussi d’une sérénité majestueuse et une seconde scène, son pendant visuel en négatif, scène assourdissante où un plan en contre-plongée fixe Lee le survivant, allongé sur le pont séparant les deux pays, tétanisé par le bruit des balles qui fusent à quelques centimètres de lui, victime malgré lui d’avoir voulu être un homme plutôt qu’un fantassin.

Song Kang-ho

Alors qu’on se demande aujourd’hui si le réchauffement diplomatique entre les deux Corées orchestré par Donald Trump est une bénédiction ou un avant-goût d’apocalypse, la ressortie du film visionnaire de Park Chan-wook est une nouvelle preuve de l’indéniable talent multiforme du cinéaste, talent qu’on aurait tort de cantonner à l’ultra-violence graphique de son œuvre la plus connue de ce côté-ci de l’Occident, le bien nommé Old Boy. Revoir JSA aujourd’hui permet de mettre en lumière toute la palette de nuances du cinéma de Park, de la noirceur la plus dense à la jubilation la plus éblouissante. À ne pas rater donc.

Sortie le 9 septembre 2000 en Corée du Sud
Sortie en France le 12 mars 2005
Ressortie le 27 juin 2018 en version restaurée 4K

Réalisation : Park Chan-wook
Scénario : Jeong Seong-san, Kim Hyeon-seok, Lee Mu-yeong et Park Chan-wook, d’après le roman de Park Sang-yeon

Avec :
Lee Byung-hun : Sergent Lee Soo-hyeok
Song Kang-ho : Sergent Oh Kyeong-pil
Lee Young-ae : Major Sophie Jean
Kim Tae-woo : Nam Seong-sik
Shin Ha-kyun : Jeong Woo-jin
Christoph Hofrichter : Major Général Bruno Botta
Herbert Ulrich : l’officier suédois

Texte : Jimmy Kowalski

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