PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE – CHRISTOPHE HONORÉ

Il faut aller très vite. Ne pas perdre de temps. Il faut aimer jusqu’à en perdre haleine. À propos de Jules et Jim, François Truffaut disait : « (…) Nous souffrons tous, dans la vie, du côté provisoire de nos amours, et ce film justement nous faisait rêver d’amours qui seraient définitives ». Avec son titre en forme de manifeste : Plaire, aimer et courir vite, le nouveau film de Christophe Honoré pourrait s’approprier cette citation sans pâlir devant son illustre aîné.

 

Dans le cinéma de Christophe Honoré, il y a beaucoup de gens qui s’aiment. Mais, contrairement à toutes les bluettes idiotes qui déferlent en permanence sur les écrans du monde entier, Honoré fait partie de ces auteurs qui pensent et disent que la vie est rarement du côté des amoureux-ses. Et ces films nous exhortent à vivre nos amours pleinement. Plaire, aimer et courir vite, contrairement à ce qu’on pouvait craindre, n’est pas une nouvelle déclinaison sur les valses-hésitations de jeunes gens modernes qui plongent avec une gravité feinte dans les affres du marivaudage. Non, ce film est, à l’instar des Nuits Fauves de Cyril Collard, sans complaisance ni vantardise. Un film contemporain, un film d’une vitalité folle. Mais la comparaison s’arrête là. Dans le film de Collard, la maladie n’était pas encore là. Elle allait emporter le réalisateur 1 an après la sortie du film. Dans Plaire, etc., cette frénésie de vie s’inscrit dans toutes les images du film parce que, justement, on perçoit dès les premières images qu’une bataille est déjà perdue. Pourtant, tout le film ne fera que nous convaincre d’une seule chose : et alors ?
En 1990, Arthur a vingt ans et il est étudiant à Rennes. Sa vie bascule le jour où il rencontre Jacques, un écrivain qui habite à Paris avec son jeune fils Louis. Quelques heures, quelques semaines, comme un été qu’on voit à peine passer, Arthur et Jacques vont s’aimer. Arthur, c’est Vincent Lacoste. Lacoste, c’est le Duduche du jeune cinéma français, le personnage dessiné par Cabu. L’indolence incarnée. Les vieux disent fumiste, les jeunes disent cool. Et Lacoste incarne à merveille ce jeune gars qui rate joyeusement ses études, qui, l’air de rien, délaisse sa copine et s’en fout, parce que, pour lui, rien n’a d’importance. En apparence seulement, car si son corps se perd parfois dans les rues de Rennes la nuit, son cœur va finir par s’accrocher au visage de Jacques. Et l’aimer d’un amour ultime.

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Plaire, etc. parle de cinéma, de musique, de littérature, mais ne sombre jamais dans l’hommage. Gros travers du cinéma français, sauf chez Desplechin, le name-dropping, alourdit souvent le propos, à vouloir trop tutoyer l’Histoire sans en avoir jamais l’envergure. Ici, par sa mise en scène, Honoré offre un instantané sans esbrouffe de l’esprit des années 90. Si Ride ou les Cocteau Twins surgissent au détour d’un plan, c’est tout sauf un clin d’œil. L’universalité du film passe par cette description détaillée d’instants fugaces, et pourtant marqués du sceau du souvenir intemporel. Plaire, etc. s’articule en trois volets qu’on pourrait nommer enfance, adolescence et âge adulte. Arc narratif simple en apparence, mais qui s’applique à seulement quelques mois, quelques mois durant lesquels les sentiments du jeune Arthur se déploient pour devenir l’élément constitutif de son être à venir. Largement autobiographique, le film d’Honoré est un véritable cadeau à ses fans et aux cinéphiles de tous poils. Jamais impudique, au contraire d’une élégance lumineuse toute en ellipse – en cela, la photographie de Rémy Chevrin, déjà présent sur les Biens-aimés et Les Chansons d’amour, y est pour beaucoup – le réalisateur filme sans nostalgie, mais avec une émotion palpable, quelque chose qui ne reviendra plus, mais dont il sait que, sans elle, tout aurait été différent. Toujours Truffaut qui disait : « L’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire. » Honoré reprend la citation à bon compte pour montrer que premier amour peut aussi rimer avec dernier. Pourtant, aucune morbidité dans le propos, car le film et son titre ne serait qu’un objet filmique de plus si toute la rigueur du cadrage, toute la justesse de l’interprétation, toute la finesse des dialogues n’étaient pas couronnés par une fin digne d’un Capra, d’un Wylder ou d’un Minnelli.

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Que dire de plus si ce n’est que ce film m’a profondément bouleversé. Et d’une manière assez inhabituelle. Mon cœur ne s’est jamais serré pendant le film. Amusé (le fim est plein d’humour grâce notamment au toujours épatant Podalydès), ému, attendri, mais rien de tenace. C’est seulement dehors, en marchant dans le quartier Beaubourg, entre les touristes perdus et les livreurs pressés, les étudiantes des Beaux-Arts et les vendeurs à la sauvette que j’ai perçu toute l’urgence et l’importance du film. Chacune de ces vies étrangères qui gravitaient autour de moi m’ont parues absolument uniques, et aussi importantes que la mienne. Et toutes aussi fragiles. Et j’ai senti qu’à ce moment-là, je faisais partie de quelque chose qui me dépassait. Et quand l’amour est là, la mort n’a qu’à fermer sa gueule.

Sortie le 10 mai 2018

Réalisation et scénario : Christophe Honoré

Avec :
Vincent Lacoste : Arthur
Pierre Deladonchamps : Jacques
Denis Podalydès : Mathieu
Adèle Wismes : Nadine
Thomas Gonzales : Marco
Clément Métayer : Pierre
Quentin Thébault : Jean-Marie
Rio Vega : Fabrice
Tristan Farge : Louis
Sophie Letourneur : Isabelle
Marlène Saldana : l’actrice
Luca Malinowski : Stéphane

Texte : Jimmy Kowalski

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