BD – « Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien » de Ulli Lust

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Le joli chat de la couverture rose (!) nous regarde et se repose sur une couette, devant une porte ouverte sur une chambre avec des vêtements masculins et féminins éparpillés au sol, sur lequel on aperçoit un coin de matelas.

Attention ! Nous ne sommes pas ici dans la transcription sur papier d’un insipide blog girly, mais dans un récit autobiographique sensible et cru, qui se révèle aussi une analyse fine de la société autrichienne d’il y a près de 30 ans, certes, mais les vieux démons ont la vie dure…

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En 1990, l’auteure Ulli Lust a 23 ans. Chômeuse et rechignant à trouver des petits jobs sans intérêt, elle veut devenir dessinatrice et vise déjà, mais sans succès, à faire éditer un livre pour enfants dont elle peaufine les illustrations. Les allocations chômage et les petits boulots ne lui rapportent que peu. Elle a un fils de 5 ans, Philipp, dont elle n’est pas capable de s’occuper et qui vit à la campagne chez les grands-parents ; elle ne le voit guère, se sent confusément coupable, d’autant que ses parents enfoncent parfois le clou. Et surtout, elle vit en couple avec Georg, acteur dans une troupe de théâtre indépendante. Georg est son aîné d’une vingtaine d’années. Il lui apporte la stabilité qui lui manque et un soutien rassurant ; leur relation est intellectuelle : beaucoup d’écoute, de complicité et de tendresse entre les deux, mais plus vraiment de sexe. Leur couple est libre, Georg lui permettant d’avoir d’autres relations pour satisfaire ses besoins.

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Car enfin, Ulli a des besoins, et comme elle se le dit : « mes hormones se déchainent ». Elle se prend à imaginer avoir des aventures sexuelles avec les mâles passant à sa portée, et hallucine sur des phallus. « Libido de merde !». C’est alors qu’elle rencontre Kimata, Nigérian immigré illégal travaillant comme mécanicien, et cherchant à obtenir une carte de séjour.

Et c’est presque immédiatement le déchainement sexuel, les flots torrentiels après l’effondrement d’un barrage de retenue. Ulli veut être libre de ne pas avoir à choisir entre Georg et Kimata. Elle joue carte sur table avec ses deux partenaires, et ce ménage à trois prend ses repères.

Evidemment, malgré les bonnes volontés de départ, des tensions apparaissent assez rapidement du fait bien sûr de cette relation improbable, mais aussi des différences de cultures et des pressions familiales et sociétales.

Car tout devient complexe et fait tanguer ce fragile équilibre.

Kimata se montre de plus en plus jaloux et agressif, le communautarisme pollue la relation, et les traditions sur les rôles respectifs de l’homme et de la femme prennent le dessus. Les pressions pour le mariage se font plus fortes. Mais si le sexisme de Kimata est impardonnable à nos yeux, la société autrichienne, avec les voisins et les gens du quotidien, se montre en retour insidieusement ou vigoureusement raciste envers lui ou envers le couple mixte. Georg lui-même prétend ne pas être jaloux, mais participe à cette déstabilisation en s’interrogeant sur la mise en pratique de ses propres principes théoriques de liberté de son couple avec Ulli.

A trop tanguer, le navire chavire.

Le sexisme et l’excès de jalousie de Kimata, auxquels s’ajoutent les frustrations, le poids des traditions et le racisme quotidien, vire à la violence envers Ulli. Qui est alors face à un dilemme difficile, même si le lecteur/la lectrice, extérieure à l’histoire et aux pressions, sait vers quoi tendre. En effet, Ulli est compatissante  et tend à pardonner à Kimata. Mais quand tout bascule, elle devra choisir entre dénoncer les violences physiques –entre autres– dont elle est victime et prendre le risque qu’il soit expulsé avant d’avoir obtenu une carte de séjour.

Ulli Lust aborde de front avec honnêteté et sensibilité sa propre sexualité, celle d’une femme libre (comme on disait autrefois). Sans les clichés qui pourraient facilement polluer et affaiblir le propos. Même si l’action prend place en 1990, ses réflexions sur la société autrichienne, le sexisme, les immigrés, le racisme, les traditions, le communautarisme et la violence conjugale font mouche dans le contexte actuel.

 

 

Bande-son : Pour le ménage à trois, on pense bien sûr au film Jules et Jim (1962) de Truffaut, avec sa chanson Le Tourbillon écrite par Serge Rezvani et interprétée par la sublime Jeanne Moreau, mais je lui préfère la comédie Sérénade à Trois (Design for Living) (1933) de Lubitsch, musique anecdotique de John Leipold. Quant à la violence familiale : à Mon Homme par Mistinguett (« I’m’ fout des coups, I’m’ prend mes sous … la femme à vrai dire n’est faite que pour souffrir par les hommes »), on préfèrera peut-être My man par Billie Holiday, dans sa version 1938 (« He beats me too, what can I do, Oh my man, I love him so »). J.J. Essen : The door (2012) (« He wouldn’t hurt me like that if he didn’t love me so bad »). Suzanne Vega : Luka (1987) (« I walked into the door again, Well, if you ask that’s what I’ll say, And it’s not your business anyway»). Hellyeah : Hush (2014) (« You pray for quiet inside your head the screams won’t silence »). Et, dédiée à sa mère, Arthur H : La boxeuse amoureuse (2018), avec multiples interprétations possibles du texte (« Elle esquive les coups, la boxeuse amoureuse, Elle absorbe tout, la boxeuse amoureuse, Boum boum les uppercuts qui percutent son visage, Mais jamais elle ne cesse de danser, Tomber ce n’est rien, puisqu’elle se relève»), avec un très beau clip vidéo.

Ulli Lust est une auteure Autrichienne, née en 1967 à Vienne. Elle réside depuis 1995 à Berlin, et travaille comme enseignante. Illustratrice et auteure de livres pour enfants, elle se fait connaitre avec sa première BD autobiographique Trop n’est pas assez (2010), relatant sa virée traumatisante de 2 mois en Italie, alors que punk et destroy de 17 ans, elle vient de se faire renvoyer du lycée. Couronnée en 2011 avec le prix Révélation au festival d’Angoulême et le prix Artémisia (récompensant un livre de BD réalisé par une femme). Puis une adaptation du Vol de la Nuit (Flughunde) de Marcel Beyer, listée par Télérama dans les 10 meilleures BD de 2014. Alors que j’essayais… a raté de très peu le prix Fauve d’Or du festival d’Angoulême 2018.

Texte : Christian Renard

Titre : Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien, traduit de l’allemand (Wie ich versuchte, ein guter Mensch zu sein).

Auteur : Ulli Lust

Editeur : çà et là, 2017

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