LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE – DOMINIQUE ROCHER

Rien ne se perd. Rien ne se crée. Tout se transforme.” Quand il écrit cette phrase en 1778 au sujet de la combustion de l’air, Lavoisier ne se doute pas que 240 ans plus tard, un obscur critique de cinéma allait reprendre à son compte la désormais célèbre maxime du philosophe-chimiste pour ouvrir sa chronique hebdomadaire sur un énième film de zombies…

Que n’a t-on pas produit de films-avec-des-zombies-dedans ? Éminent représentant du film de genre, le film de zombies, depuis La Nuit des Morts Vivants de Romero en 1968, s’est vu décliné à toutes les sauces : le gore est prétexte au politique, au comique, à l’animé, à des aventures dans l’espace, à se confronter à des nazis revenus des enfers, à des castors (oui, des castors) et je suis persuadé qu’un mec suffisamment dingue a tourné un porno zombie. Bref, du plus réfléchi au plus crétin, du plus dramatique au plus hilarant, le spectre cinématographique de ce sous-genre pourrait paraître usé jusqu’à la trame, mais non, il reste encore, semble-t-il, des territoires sémantiques inexplorés au pays des bouffeurs de cervelle.
En témoigne le long métrage de Dominique Rocher, La Nuit a dévoré le Monde, nouvelle déclinaison sur une fin du monde apocalyptique qui, loin de renouveler ce thème archi rebattu ni même de battre une nouvelle donne quant aux ressorts de scénario, n’en demeure pas moins une variation assez singulière pour y prêter, avec bienveillance et curiosité, œil et oreille.

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Sam vient de se séparer de Fanny. Comme elle traîne à lui rendre certaines de ses affaires, il décide de venir les chercher en mains propres et débarque dans l’appartement de son ex… où une fête bat son plein. Conscient du mauvais timing, Sam décide de s’isoler dans une chambre et finit par s’endormir. Le lendemain, il doit se rendre à l’évidence : l’appartement est dévasté, il est tout seul et des morts-vivants ont envahi les rues de Paris. D’abord terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre.
Et là, passée la première demi-heure où le réalisateur s’amuse avec une tension propre à ce genre cinématographique (les maquillages gore et les grognements gutturaux des goules secouées de spasmes) et qu’on se laisse gentiment avoir à ce petit jeu de “bouh, fais-moi peur”, le film prend une drôle de tangente aussi poétique que farfelue. Belle et bonne idée pour un petit film sans autre prétention que d’inviter à une étrange rêverie, Dominique Rocher décide en effet de combler le vide d’une manière toute simple, bien loin des sempiternels corps-à-corps cannibales et des éclatements de bulbes rachidiens. Plutôt que de lutter contre la sauvagerie, Sam décide au contraire de rassembler toute son énergie à préserver son humanité. “Puisque la mort est devenue la norme, et que je suis vivant, je ne suis donc pas normal”.

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Paintball, Punk hardcore, déco d’intérieur, cuisine. Le manuel d’apocalypse zombie devient un tuto de loisirs créatifs. Plus Michel Gondry que Tom Savini, le réalisateur nous emmène en compagnie de Sam (Anders Danielsen Lie, d’une sincérité désarmante en vieil ado triste) dans le dédale de cet immeuble haussmannien, dernier îlot d’une quiétude fragile bientôt submergé par la rage et la désolation. Déjà un peu solitaire dans le monde qui vient de disparaître, Sam se trouve presque à son aise, débarrassé des vicissitudes de la vie moderne, presque comblé de voir sa misanthropie enfin récompensée. À l’heure où le moindre objet se doit d’être connecté, où la réalité est désormais potentiellement augmentée, Dominique Rocher nous livre une vision simple et lucide de l’aphorisme sartrien « l’enfer, c’est les autres ». Quand, à force d’hyper-connexion virtuelle qui se transforme immanquablement en ultra-solitude émotionnelle, le seul moyen de s’en sortir est de retrouver la richesse juvénile et organique enfouie par des années de survivance en milieu urbain, parmi tous les signes avant-coureurs de déshumanisation, aveuglés que nous sommes par l’illusion publicitaire du “je suis unique”.

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Et pourtant, est-il possible de survivre seul, tel Robinson Crusoé dont on se demande encore si Vendredi n’est pas le fruit de son imagination ou s’il a vraiment partagé les jours du navigateur perdu ? Pour ne pas perdre pied dans le quotidien solitaire qu’il s’est façonné, quand les saisons passent, quand la faim et le froid se font plus mordants que les affamés décérebrés, Sam finira par se trouver un compagnon. Et si, comme pour moi, vous n’hésiteriez pas à encenser Denis Lavant même s’il cachetonnait dans une pub pour lessive, l’immense acteur-clown-musicien-et-j’en-passe se fend d’une participation muette, toute de contorsion et de regard sans vie, pour donner le change au héros solitaire, et l’empêcher de devenir totalement fou de solitude.
Remarqué en 2011 pour l’intriguant court-métrage fantastique La vitesse du passé, Dominique Rocher, avec ce long-métrage à mi-chemin entre onirisme et angoisse, pose l’air de rien un petit interlude intimiste, une respiration salvatrice dans la longue liste de l’univers ultra-codifié des films de zombies. Même si l’épilogue retrouve un chemin plus convenu, ce survival en territoire urbain prouve, une fois de plus, qu’il reste encore des choses à inventer.

Sortie le 7 mars 2018

Réalisateur : Dominique Rocher
Scénario : Guillaume Lemans, Jérémie Guez et Dominique Rocher, d’après le roman éponyme de Pit Agarmen

Avec :
Anders Danielsen Lie : Sam
Golshifteh Farahani : Sarah
Denis Lavant : Alfred
Sigrid Bouaziz : Fanny
David Kammenos : Mathieu

Texte : Jimmy Kowalski

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