GASPARD VA AU MARIAGE – ANTHONY CORDIER

Trois clichés tenaces courent sur le cinéma français. Il ne va pas bien. C’est pour les tocards intellos. Et quand c’est une comédie, c’est en dessous de la ceinture. Eh bien non. 3 fois non. Sans tomber dans un angélisme aveugle – le système de financement qui permet à la production française d’être aussi diversifiée a subi de belles attaques en règle de la part des gouvernements successifs durant ces 20 dernières années – depuis que le vieux Lumière a inventé cette attraction de cirque, il n’a cessé de renaître, le cinéma. Et il y’en a pour tout le monde. Là non plus, pas de cocardisme effréné, car nul ne pourra renier que le cinéma français reste l’un des plus vastes et hétéroclites champs d’investigation visuelle du cinéma mondial. Continuons de garder ça pour nous, hein. Quant aux comédies, les goûts sont dans les couleurs mais si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller voir l’autre comédie sortie cette semaine. Celle où les ressorts du scénario ne se basent pas uniquement sur un accent bizarre et des coutumes triviales. Allez voir Gaspard va au Mariage. Les Tuche 3, c’est vous qui voyez.

Alors voilà, Gaspard (Félix Moati) n’a pas de petite amie. Et, voyez-vous, c’est embêtant parce qu’après s’être tenu bien à l’écart de sa famille, il doit assister au mariage de son père. Pour faire bonne figure, il propose à Laura (Lætitia Dosch), une jeune femme fantasque rencontrée par accident, de tenir le rôle de sa compagne le temps d’un week-end. Comédie de remariage, comédie de retrouvailles, le film d’Antony Cordier est une joyeuse sarabande sur le passage à l’âge adulte. Il y’a des cris et des embrassades, il y’a des danses, il y’a des coups de feu, il y’a des corps nus et on se marie à la fin, mais pas ceux auxquels on songeait au début.
Aux côtés de Gaspard, le réalisateur Anthony Cordier nous emmène à la campagne, mais là où on s’attendait à trouver cochons, vaches, etc., on se retrouve nez à museau avec un tigre ou une antilope. C’est vrai que le Limousin, c’est un peu l’Afrique. Contrée sauvage, autochtones aux mœurs rustres. Ha-ha. Dès le début du film, le réalisateur donne la part belle à la parodie. Voyage initiatique pour en finir avec un passé idéalisé, le jeune Gaspard retrouve son père donc, mais aussi le souvenir de sa mère. Et pour grandir, au sens de s’émanciper, n’est-il pas meilleur remède d’arrêter de rêver éveillé ?

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Gaspard a fui ce monde idyllique, cette parenthèse enchantée mais il a fait le deuil de ses rêves, se contentant de vivre une vie en spectateur des autres. Revenir au milieu de cette folie douce, emmenée par son père coureur de jupons, sa sœur qui se prend pour une ourse, et son frère qui tente de joindre les deux bouts de ce bateau ivre, n’est pas chose facile. Pour évoquer ce chassé-croisé de personnages à la dérive en eau douce, le ton est léger mais jamais bouffon. Il y’a de l’élégance à tous les coins du cadre. Visuellement, la caméra offre une image oscillant sans cesse entre onirisme et naturalisme, appuyant un scénario où les choses ne se passent pas vraiment comme prévu. Chacun doit y aller de ses concessions, ayant bien compris que, de cette réunion de famille dysfonctionnelle, rien de solide, rien de prévu d’avance, ne sortira. Et pour que tout se passe sans drame, chacun s’aménage de petits interludes. Et la caméra ralentit pour laisser souffler, laisser penser. Autant de calculs hasardeux, autant de préparatifs pour un mariage dont on ne verra que peu de choses au final tant les prémisses auront apporté leur lot de propositions, d’éventualités, de décisions.

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Côté mise en scène, la partition dirigée par Anthony Cordier offre elle aussi une belle arythmie pour les corps. Plongés dans l’eau souvent, dansants dans les stroboscopes parfois, rampants dans les feuilles mortes en une occasion qui rappelle le conte de Peau d’Âne, les corps des acteurs deviennent un véritable outil de langage. Montre comment tu bouges, je te dirai qui tu es. Ici, pas de plastique, pas de canons de beauté. Et s’il y’a du sexe, il est montré avec toute l’animalité inouïe qu’il peut dégager, contrairement à la bestialité grotesque et simulée qu’on nous sert la plupart du temps. Quitte à tenter de dégager un thème principal de ce film, ce qu’Anthony Cordier fait dire au beau personnage du père dans une des dernières scènes, c’est qu’il faut savoir s’occuper de l’animal qui est en chacun de nous, le laisser vivre. De l’amour et de la liberté, c’est pas mal pour une petite comédie indépendante, vous ne trouvez pas ?

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De toute façon, vu le casting, autant savourer son plaisir. Notamment grâce à Lætitia Dosch qui pétille d’un bout à l’autre du film en fausse ingénue, grâce à Guillaume Gouix en grand frère grincheux, corps trop rare dans le paysage cinématographique qui peine à lui trouver le rôle à sa mesure, et surtout grâce à la plus belle trouvaille du film, l’incandescente Christa Théret, enfin débarrassée, à 26 ans, de ses rôles d’éternelle ado rebelle (à croire qu’il n’y a que ça dans le cinéma quand on est une fille de moins de 20 ans…). Ici, on assiste à l’éclosion d’un corps de femme, qui s’extirpe d’une chrysalide velue, d’un deuil affectif dont on ne sait si c’est celui de sa mère ou des jeux (pas si) innocents qu’elle partageait avec son frère Gaspard. Est-ce la jalousie ou bien la nécessité d’accepter son corps sexualisé sous peine de perdre pied dans la réalité qui l’a font revenir parmi les humains ? À vous de voir. Quant à Félix Moati, c’est un peu le Tintin du film. Fardeau du personnage lisse et propre dont les aventures n’ont de saveur aux yeux des spectateurs que grâce aux élucubrations des rôles secondaires, moins faire-valoirs que véritables révélateurs des atermoiements du personnage central.

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Avec ce 3e long-métrage, Anthony Cordier nous emmène en ballade chez les derniers des Mohicans, loin des salons parisiens, loin des drames psychologiques, loin des films de gangsters. Dans la famille Cordier, il doit y avoir des oncles qui ressemblent à Jacques Tati ou à l’autre Jacques, Demy ; un grand frère qui ressemblent à Honoré et un père à André Téchiné. En prélude à son film, le réalisateur rend hommage à Catherine Breillat et à Christine Pascal. Sacrée(s) famille(s). Quand on ne les hait pas, on se les invente. Sans elles, le monde manquerait singulièrement d’histoires.

Sortie le 31 janvier 2018

Réalisation et scénario : Antony Cordier
Musique : Thylacine

Avec dans les rôles principaux :
Félix Moati : Gaspard
Lætitia Dosch : Laura
Christa Theret : Coline
Johan Heldenbergh : Max
Guillaume Gouix : Virgil
Marina Foïs : Peggy

Texte : Jimmy Kowalski

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