THREE BILLBOARDS OUTSIDE EBBING, MISSOURI – MARTIN MCDONAGH

En 2008, qui aurait misé sur Martin McDonagh pour investir les terres du Missouri et nous livrer, avec Three Billboards outside Ebbing, Missouri, une chronique sociale sur fond d’enquête policière qui pourrait tutoyer les sommets de la filmographie des frères Coen ? Pas moi en tout cas. Même si In Bruges, petit bijou d’humour noir, sorti en 2008, louvoyait déjà entre grosse poilade et tragique de l’existence, on était quand même encore loin de la profondeur d’écriture et de la qualité d’interprétation du nouveau long-métrage du réalisateur britannique.

J’avais, pour ma part, plutôt misé sur un cinéaste dans l’air du temps. S’intégrant parfaitement dans le gang des Guy Ritchie et autres Matthew Vaughn, parfaite réponse à l’humour US à la sauce Apatow/Farrelly, ces joyeuses comédies – 4 ans plus tard sortait 7 psychopathes, première incursion du réal en territoire yankee) à base de truands, d’idiots, de losers, de sales gueules et de jolies meufs avaient cependant une indéniable classe, une élégance so british à proférer des bordées de Fuck, à monter des combines forcément foireuses, sans se départir d’un flegme décontracté. En plus, les gentils s’en tiraient toujours assez bien, sans trop de casse. Mais ça n’allait pas plus loin que ça. Comme une bonne vieille blague qu’on aime à se répéter entre potes, dont personne n’ose dire qu’elle commence à s’user.

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Est-ce la musique de Carter Burwell, est-ce la présence de Frances McDormand, égérie des frangins Coen (et Madame Joel Coen à la ville) en rôle phare du film, est-ce parce que l’histoire se déroule dans les contrées bou(s)euses du Missouri au milieu des années 90 ? Toujours est-il que l’enchevêtrement de tous ces éléments, auxquels s’ajoute le sujet même du film, nous propulse directement dans la tragi-comédie humaine, au croisement du faits divers et des vieilles cocasseries locales. À l’instar des grandes tragédies des auteurs grecs, tant de similitudes et cependant, combien de singularités derrière ces figures symboliques, ces stéréotypes ?
À partir d’un faits divers sordide dont le réalisateur s’est inspiré librement pour écrire le scénario, le récit se déploie comme une histoire racontée au coin du feu. Calmement et méthodiquement mais avec ses rebondissements, ses apartés, ses personnages pittoresques, bons ou méchants, mal embouchés ou joyeux drilles, mais au fond terriblement humains. Un an après le viol et le meurtre de sa fille, Mildred (la fabuleuse Frances McDormand donc) décide de faire réagir les autorités locales en invectivant le chef de la police (le non moins fabuleux Woody Harrelson) sur trois panneaux publicitaires. Bien décidée à faire sortir le loup du bois, elle ne se doute pas qu’elle va provoquer une folle réaction en chaine qui va se propager à toute la petite communauté.

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Pour autant, et c’est en cela que réside la grande originalité du script, aucun des personnages n’est, à proprement parler, aimable. Déjà perçue dans In Bruges, cette propension du réalisateur à toujours affubler ses personnages de petits et de gros travers devient ici le ferment et la dynamique de tout le film, chaque tournant du scénario s’opérant avec le revirement d’un personnage, autrement dit un changement du point de vue du spectateur. Ici, on parle d’orfèvrerie de l’écriture. Rarement dans un film, n’aura t-on vu autant de personnages passés à la moulinette des émotions, s’accordant tantôt les bons auspices du public pour se voir ensuite voués aux gémonies par les mêmes spectateurs. S’il est une vertu mal partagée dans les personnages de Three Billboards, c’est la modération, la tempérance. Et la bienséance en prend pour son grade, et c’est tant mieux.

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Personne ne sera épargné. Ni les enfants, ni les vieux, ni les roux, ni les gays, et encore moins les nai… pardon, les personnes de petite taille. Même Mildred, dépeinte comme une mère Courage menant son combat face à la vindicte de la bête populace, se révèle une harpie narquoise voire dangereuse, et ne doit son salut qu’à la révélation, que dis-je, la véritable épiphanie d’une autre canaille, sombre brute raciste qui, en faisant d’une pierre deux coups, s’offre à lui-même la respectabilité, et à Mildred l’espoir d’enfin commencer son deuil.
Avec ses airs de classique parfaitement calibré pour les Oscars et les Golden Globes, cette comédie dramatique, teintée de chronique sociale sur fond de ségrégation raciale, dépeint avec une rare acuité les rivalités au sein d’une petite communauté américaine agitée par les soubresauts d’une autre guerre qui se joue à l’autre bout de la planète, une guerre dont, dans les années 90 aux États-Unis, on tait déjà le nom.
En témoigne ici le personnage de Dixon, interprété par le fabuleux (encore !) Sam Rockwell – dont on se demande quel rôle ne peut-il pas jouer désormais – qui montre une fois de plus l’importance capitale dans le récit américain de cette figure tutélaire de la face sombre du patriotisme, figure de l’histoire avec laquelle les États-Unis n’en finissent pas de lutter. Et même s’il se contorsionne sous les traits d’un parfait abruti, méchant comme une teigne, on peine à ne pas ressentir une familiarité empathique avec ce crétin aviné qui, à la provocation potache de Mildred, répond par la violence conditionnée par le pouvoir, le pouvoir des Blancs, l’autorité du Vieux Sud.

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C’est dans ce sentiment de familiarité, à l’égard de tous les personnages, qui finit par nous étreindre complètement qu’on peut aussi voir combien McDonagh aime ses personnages : la fouteuse de merde, le taciturne, l’idiot utile, le mari trompeur, le bon camarade, le fouineur, etc. ; et combien, à bien regarder cette galerie de trognes, Three Billboards reprend en fait les codes et les lieux du western (la maison isolée, la bagarre d’ivrogne, le duel sur la rue principale, etc.). De Hawks à Mann, de Ford à Sturges, le film de Martin Mc Donagh a su capter l’essence du cinéma américain, ce savoir-écrire qu’on pensait à jamais attaché au pays de Mark Twain. Ce n’est pas McDonagh qui va me contrarier, ayant eu l’élégance de répondre au New York Times : « Je suis mille fois meilleur que cet enculé de Shakespeare ! ». So British.

Sortie le 17 janvier 2018

Réalisation et scénario : Martin McDonagh
Musique : Carter Burwell

Avec dans les rôles principaux :
Frances McDormand : Mildred Hayes
Woody Harrelson : le shérif Bill Willoughby
Sam Rockwell : l’officier Jason Dixon
John Hawkes : Charlie Hayes
Peter Dinklage : James
Lucas Hedges : Robbie Hayes
Abbie Cornish : Anne Willoughby
Samara Weaving : Penelope
Caleb Landry Jones : Red Welby
Kathryn Newton : Angela Hayes
Sandy Martin : Mama Dixon

Texte : Jimmy Kowalski

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