AUS DEM NICHTS (IN THE FADE) – FATIH AKIN

En 2004, Fatih Akin a mis tout le monde d’accord. L’Europe découvrait qu’en plus de Fassbinder, Herzog et Schlöndorff, il existait un autre cinéaste allemand. Non seulement Gegen die Wand (Head-on pour la distrib’ internationale) faisait souffler un vent de modernité sur les problématiques de la communauté turque en Allemagne, mais surtout son langage visuel proprement tellurique donnait des airs de manifeste punk à cette histoire d’amour fou entre un ex-alcoolique (l’incroyable Birol Ünel) et une jeune femme en quête d’émancipation. Fort de cette renommée bien méritée, Akin a continué sur sa lancée avec notamment le beau Auf der anderen Seite (De l’Autre côté) en 2007 et le sympathique Soul Kitchen deux ans plus tard. Jusqu’à Aus Dem Nichts (In The Fade) en 2017.

En voyant le synopsis, j’avoue avoir été d’abord envahi par un sombre doute. “La vie de Katja s’effondre lorsque son mari et son fils meurent dans un attentat à la bombe. Après le deuil et l’injustice, viendra le temps de la vengeance…” Diane Kruger en ange de la Mort, ça fait un peu Charles Bronson qui fait les soldes Sézane, non ? J’avais beaucoup de mal à imaginer Fatih Akin dans un registre aussi putassier. Heureusement, une sage personne me dissuada de bloquer sur mon premier ressenti et de plutôt envisager ce nouveau film dans la continuité de la filmographie du cinéaste allemand d’origine turque. Qu’avec un aussi bon pedigree, tout en nuances et surtout toujours documenté, je pouvais justement considérer In The Fade comme un exercice intéressant sur le thème de la violence, de sa légitimité et des implications morales. Soit. N’empêche qu’il y avait toujours Diane Kruger… Attention, loin de moi l’idée de penser l’actrice incapable d’interpréter correctement ce rôle particulièrement éprouvant d’une femme face à l’insoutenable ! Disons plutôt que ce casting fleure bon le calcul, le rôle à contre-emploi d’une actrice internationale qui veut upgrader son portfolio. On est loin de la véritable mise en danger de carrière pour Charlize Theron dans Monster.

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Bref, j’étais pas super chaud.
Pourtant, tout commence bien. Enfin, visuellement et scénaristiquement, j’entends. La caméra valseuse et gloutonne de Fatih Akin est toujours là, les personnages ni noir ni blanc aussi. Katja n’hésite pas à se taper un petit rail de temps en temps. Son mari est un ex-taulard coincé pour trafic de stups qui a refait sa vie dans l’aide sociale aux réfugiés et Rocco, leur petit rejeton, intelligent et vif, jure comme un manouche de la Zone. Une famille normale. Un peu à la marge mais parfaitement en cohérence avec le cosmopolitisme et le multi-culturalisme du 21e siècle. Une chose donc que l’on ne peut reprocher à Fatih Akin, c’est d’avoir une nouvelle fois su proposer en introduction à son récit une typologie de figures sociales dans la droite lignée de ses précédents long-métrages.

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Cependant, dès lors que surgit le drame, et dans son sillage, les enjeux politiques, le réalisateur semble perdre pied et ne plus être aussi à son aise. Pourtant rompu à l’exercice de scénarios où les émotions les plus intimes s’arc-boutent et se tordent sur un terreau socio-politique, le cinéaste a du mal à éviter les écueils du film à thèse. Confinant un récit qui aurait mérité un examen plus approfondi, Akin prend le parti de scinder cette tragédie en trois mouvements d’égale durée : l’attentat et la douleur de la perte, le tribunal et la sentence, et… la troisième partie. Traitement qui, très vite, tourne court, aussi bien au détriment de l’actrice qui tombe dans un jeu saturé et binaire (folle de chagrin / icône de courage) que pour le récit – et là, ça devient plus problématique – qui, pour avoir voulu élaborer à la fois une sismographie des émotions et traiter de manière analytique les dérèglements de la justice, finit par tomber dans un manichéisme maladroit et franchement douteux à la toute fin du film.

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L’aspect le plus déterminant, et jusqu’à présent le plus attachant, dans le cinéma de Fatih Akin était cet incroyable doublé vainqueur de véracité et d’intensité, partant d’un intime explosif pour s’ouvrir sur un universalisme fédérateur. Dans Aus Dem Nichts, tout est criard et teinté d’un pompiérisme cynique. Pourtant, il aurait suffi de présenter la démarche en indiquant non pas en clôture du film mais en introduction que le récit se basait sur des faits réels – un groupuscule néo-nazi a perpétré une série d’attentats en Allemagne entre 2000 et 2011 tuant 8 immigrés turcs, un immigré grec et une policière – afin que le personnage de Katja soit apprécié à sa juste valeur, celle d’une femme seule, dont le parcours n’est en rien exemplaire, et ne convoque en aucun cas l’apologie d’une violence de représailles. Car s’il est ici question de la violence dans sa forme la plus absurde, le (bon) point théorique du film de Fatih Akin est de montrer (avec un minimum de pathos) qu’on peut envisager de lutter contre la violence avec de la violence. La loi du talion. Œil pour œil, dent pour dent. En revanche, le réalisateur n’aurait pas dû, étant donné que la réalité tend malheureusement à dépasser la fiction chaque jour un peu plus, verser dans la facilité de l’actrice célèbre en rôle phare. Tout l’exercice, déjà en équilibre précaire avec un tel sujet, est dénaturé. Pourquoi donner à une ex-mannequin blonde aux yeux bleus le rôle d’une prolo mariée à un ex-taulard turc ? On connait le pouvoir de l’image dans notre société hyper-médiatique, on sait qu’un détail peut s’enrober d’une symbolique partisane et faire des ravages. Depuis les attentats qui ont ensanglanté Paris, Londres, Madrid, nombre de voix, parfois par bêtise, souvent par méconnaissance, s’élèvent de part et d’autre de la société, et qui plus est, depuis l’entrée massive de réfugiés dans l’espace européen, pour une régulation voire une reconduite expéditive aux frontières des migrants. Combien, parmi ces voix, viennent chaque jour grossir les rangs des partis d’extrême droite ? Combien sont-ils à vouloir se venger par les armes au nom du spectre poussiéreux de l’Occident ? La fin du film, pour un public français lambda, offre une perspective totalement inversée du propos initial, une impression bizarre de malaise au regard des événements de novembre 2015. Ce à quoi Fatih Akin ne voulait sans doute pas aboutir : une justification. Émigré/nazi, bourreau/martyr. 0ù finit la légitime vengeance ? Où commence la barbarie aveugle ?

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À trop vouloir en dire, Fatih Akin finit par faire un hors-sujet, naviguant en fin de course dans les eaux troubles d’un revenge movie bancal voire nauséeux. Gageons que Aus Dem Nichts soit une erreur de parcours. Pour s’en convaincre, il suffit de re-visionner toute sa filmographie, ce que je vous engage à faire plutôt que de mettre 10€ dans le très dispensable dernier film de ce pourtant très talentueux cinéaste allemand.
Quant à moi, je retourne me faire une saison de Derrick.

Sortie le 26 mai 2017 (festival de Cannes 2017)
Sortie nationale le 17 janvier 2018

Réalisation et scénario : Fatih Akın
Musique : Josh Homme

Avec dans les rôles principaux :
Diane Kruger : Katja Sekerci
Numan Acar : Nuri
Ulrich Tukur : Jürgen Möller
Siir Eloglu : Frau Sebnem
Jessica McIntyre : Steffi
Ulrich Brandhoff : André Möller

Texte : Jimmy Kowalski

 

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