7ème PARIS INTERNATIONAL FANTASTIC FILM FESTIVAL @ Max Linder

C’est avec un peu de retard que je vous propose mes impressions sur la septième édition du Paris International Fantastic Film Festival qui s’est tenue au Max Linder du 5 au 10 décembre. Un peu de retard car il m’a fallu un certain temps je crois pour digérer ce que j’ai pu y voir. C’est la première édition à laquelle j’ai assisté, je n’ai donc aucun recul vis à vis du festival en lui-même, de son organisation ou de la qualité des productions proposées précédemment, mais force est de constater que la programmation a été extrêmement soignée, éclectique, pointue et qu’elle ne pouvait que ravir autant les amateurs que les fins connaisseurs. Le PIFFF – pour les intimes – donne une visibilité aux films fantastiques contemporains, et j’ai été heureuse de constater que la grande majorité étaient des productions indépendantes. Si c’est pour moi une bonne nouvelle, ce n’est pas par snobisme, mais parce que le cinéma fantastique souffre énormément des exigences actuelles. Celles du grand public, et, par suite logique, celles des grosses boîtes de production. Le cinéma fantastique est en souffrance depuis de nombreuses années, considéré par le public comme un genre de seconde zone, tout juste bon à satisfaire une audience adolescente en mal de sensation, un genre trop peu intellectuel, trop creux pour certains. Un genre qui, de l’avis d’une grande majorité de spectateurs, n’a plus grand chose à proposer depuis les derniers succès de la Hammer dans les années 1970. Parlez de cinéma fantastique ou de cinéma d’horreur aujourd’hui et l’on ne vous parlera (au mieux) que des slashers des années 1980.

Dans un tel contexte, l’engouement qu’a suscité le PIFFF m’a fortement surprise. Les séances affichaient complet de jour comme de nuit, certains spectateurs n’ont pas hésité à s’embarquer pour de véritable marathon visuels. Le PIFFF a diffusé quelques gros morceaux, si l’on peut dire, tel que Leatherface ou Shin Godzilla, mais tout l’intérêt d’assister à ce festival réside à mon sens dans la possibilité de voir des films qui ne sortiront jamais en France, ou peut être jamais sur grand écran, de découvrir des réalisateurs méconnus totalement maîtres de leur esthétique. J’ai donc boudé les stars tant attendues (le prequel d’un slasher huit fois réchauffé au micro-ondes ne me faisant que très peu envie) pour m’aventurer dans ce qui motive tout amateur de fantastique digne de ce nom : l’inconnu total.

Il m’est impossible de synthétiser dans un seul article tout ce que j’ai pu voir du festival, j’ai donc retenu trois films, trois films qui m’ont plu (en qualité de championne des pisse-froid quant au cinéma en général, et encore plus dans mon genre de prédilection, je ne m’attendais pas à tant), qui m’ont surprise, qui m’ont – contre toute attente – émue. Mon cru 2017 du PIFFF sera donc le suivant : A Ghost Story, Dave Made a Maze, et The Endless.

NB – c’est avec grand sacrifice que j’ai promis de renoncer à mon irrépressible tendance à spoiler les films. Lisez sans crainte, mes bonnes âmes.

Commençons donc par A Ghost Story, réalisé par Dave Lowery (oui on parle bien du réalisateur de Peter et Elliott le dragon), qui a ouvert le festival. Un film dramatique dans lequel on voit évoluer un jeune couple, un jeune couple qui démarre dans la vie dirait-on. Première maison, déménagement, pas déménagement… quand brusquement l’un des tourtereaux meurt dans un accident de voiture, sur une morne allée de banlieue résidentielle américaine. C’est donc lui, dans cette histoire de spectre, qui sera notre fantôme. Le choix même de la représentation du fantôme transpire l’innocence, et l’impuissance qui sera le lot du personnage tout le film durant, puisque ledit fantôme n’est rien de plus, ou de moins, qu’un homme recouvert d’un drap dans lequel on a percé deux trous pour les yeux. Un fantôme sans défense, un enfant. Silencieux, livré à lui même, incapable de faire quoi ce soit d’autre que regarder sa femme le pleurer. A ce stade même si j’étais déjà enchantée par l’univers visuel, j’avais peur que le film tombe dans le syndrome du fond d’écran Windows. C’est-à-dire un palette à la Vermeer (très en vogue dès qu’il s’agit, au choix, de tristesse/solitude/dépression chronique), des plans arrêtés, fixes, horriblement longs et ennuyeux puisqu’il ne s’y passe rien. Ç’aurait pu être en effet le choix du réalisateur ; renvoyer le spectateur à la même passivité impuissante, à la mélancolie la plus profonde et la plus stagnante… un choix qui aurait eu du sens mais qui aurait été d’un ennui mortel. Un choix que le réalisateur n’a heureusement pas fait. On découvre que la temporalité du fantôme n’a rien de celle des vivants, et très vite, ce n’est plus sa femme qui fait face à l’épreuve du deuil, mais bien lui. Très vite, il n’est plus celui qui hante le lieu, il est hanté par les vivants (de manière beaucoup plus subtile que cette phrase ne le laisse imaginer, sortez donc de vos têtes le traitement qui a été fait de ce sujet dans Les Autres de Alejandro Amenàbar). Le danger des scènes trop contemplatives – termes que les spectateurs qui ne veulent froisser personnes utilisent pour ne pas dires «chiantes» – est donc évité avec brio. Et pour les quelques scènes impossiblement longues qui subsistent encore… aucune n’est inutile. Elles sont même d’une pertinence rare, et même si elles sont difficilement tenables, elles ont été pensées avec un véritable génie, à tel point que je n’imagine plus le film sans elle. La fameuse scène dite de la tarte a traumatisé toute la salle, croyez moi sur parole. Un public d’aficionados de cinéma d’horreur et fantastique ébranlé par une tarte au chocolat. Oui.
De plus ce film ne bascule pas dans le lieu commun de l’éternité de l’âme, où le fantôme erre pour toujours, sans damnation ni rédemption possible. Non, le film traite d’une temporalité atrocement longue, trop longue pour être supportée par un humain. Assez longue pour qu’un fantôme tente de se suicider…

Il y a un grand nombre de passage que j’aimerais aborder, tant leur esthétique et l’ingéniosité avec laquelle ils ont été fait est remarquable, mais je ne pourrais le faire sans vous dévoiler une trop grande partie du film, et possiblement son dénouement. Dénouement qui est d’ailleurs l’un des plus beaux, l’un des plus sensé et sensible qu’il m’est été donné de voir. C’est avec pudeur que j’ai repoussé une petite larme à la fin, bien planquée dans l’obscurité de la salle.

A Ghost Story est un film fantastique, c’est indéniable, n’en déplaise aux quelques spectateurs douteux qui sont sortis en râlant comme de bœufs par ce que «pas assez de sang», «pas assez de monstres», «pas assez de castagne» (une définition ma foi fort peu à propos). En résumé, si vous avez la capacité émotionnelle d’une petite cuillère – comme le dirait Hermione, éminente philosophe s’il en est – ce film n’est pas pour vous, si par contre vous cherchez un film aux airs de peinture de genre flamande qui s’adresse à des affects que vous ne soupçonniez pas, courrez le voir, car chance à vous il sortira dans les salles le 20 décembre de l’an de grâce 2017.

Passons sans attendre (puisque les douces transitions thématiques ne sont toujours pas mon fort) au second film que j’ai retenu, Dave Made a Maze, réalisé par Bill Watterson. Quelques petits galopins d’humeur comique s’en sont donnés à cœur-joie sur les blagues du type «C’est un film en carton»… si la plaisanterie s’essouffle vite, il s’agit véritablement d’un film en carton, déjà célèbre pour n’avoir presque rien coûté, mais qui relève d’un travail absolument titanesque puisque tous les décors sont en carton. Dave Made a Maze, c’est l’histoire de Dave (perspicace, n’est ce pas ?), un jeune homme que sa petite amie laisse pour le week-end. Et Dave n’est pas comme vous, Dave n’organise pas la fête du siècle dans son appartement quand sa copine décampe. Non, Dave dessine, Dave fait de l’ébénisterie, Dave fait de l’origami… Dave est comme qui dirait un looser, qui a toujours des super idées, mais dont les projets n’aboutissent jamais, Dave est un mec qui s’éparpille. Dave est un artiste raté, une histoire qui résonne donc fort à mes oreilles. Très fort. Lorsque sa petite amie rentre, elle trouve dans le salon de son appartement, non pas Dave, mais une construction en carton qui s’étale dans toute la pièce, qui crache de la fumée et qui laisse entendre un vacarme de rouages et autres machines à vapeur. Construction dans laquelle Dave se trouve, et dans laquelle, à la surprise de tout le monde, il s’est perdu depuis plusieurs jours. Assurant à qui veut l’entendre que c’est beaucoup plus grand que ça en a l’air. Dave essaie de dissuader tout ce petit monde de venir le chercher, prétextant que le labyrinthe qu’il a construit est dangereux. On met alors sur la table l’idée de le détruire, Dave refuse. Parce qu’il y tient, dit-il. Dans un ras le bol général, on se dit que merde, faut pas déconner, on va chercher Dave dans son château fort en boite de chaussures. La copine et quelques amis parés d’une caméra entrent dans la construction. Et effectivement, le bourbier se déploie comme un sac de Mary Poppins, immense, insondable. Et vraiment il faut saluer l’équipe qui a travaillé sur les décors, chaque salle est incroyable. Un vrai dédale en carton. Et qui dit dédale, dit Minotaure, en carton certes mais pas moins dangereux puisqu’il boulotte et déchiquette quelques uns des aventuriers qui se vident de leur sang cotillons rouges. Le scénario n’est pas un monument de complexité, on retrouve Dave, on en chie un peu pour sortir puisque le labyrinthe a en réalité une volonté propre, mais on se débrouille pas trop mal. Le dénouement est un peu problématique pour moi, absolument injustifié, énorme deus ex machina catapulté dans le script, mais le visuel ultra créatif du film, le grotesque, l’humour qui s’en dégage compensent ces faiblesses. Qui plus est, ce discours sur l’échec, sur l’incapacité à créer quelque chose, mais surtout à finir quelque chose parlera aux frustrations de bon nombre d’en nous (laissez moi faire de ce cas une généralité, s’il vous plaît. Ça me rassure. Merci), mais aussi la relation de dépendance d’un artiste par rapport à son œuvre, une œuvre qui inévitablement finira par lui échapper. Et plus que le scénario, c’est là, je crois, tout le discours théorique du film.

Troisième et dernier film, The Endless, réalisé par le duo américain Justin Benson et Aaron Moorhead, qui m’ont d’ailleurs gentiment accordé une interview. En plus de mon point de vue sur ce film, il ne peut être qu’enrichissant d’avoir aussi le point de vue des réalisateurs. The Endless raconte l’histoire de deux frères qui retournent dans la secte dans laquelle ils ont grandi et qu’ils ont quitté depuis environ 10 ans. Secte connue pour encourager le suicide collectif. Ce retour est motivé par une vidéo qu’ils ont reçu, et qu’une des membres du culte leur a adressée. Le frère aîné est absolument réfractaire à cette idée mais cède aux supplications du cadet, qui déteste la vie qu’il mène depuis qu’ils ont quitté la secte, et qui réussit à le convaincre d’y passer quelques jours. Chose étrange, tout a l’air plutôt normal dans ladite secte. Mis à part un ravi de la crèche en chemise blanche, tout le monde semble plutôt équilibré, les membres vivent de leurs propres ressources, dans une ambiance un peu camp jésuite mais plutôt conviviale. Plus étrange encore, les membres de la secte semble ne pas avoir vieilli. Certains personnages qui sont sensés être 20 ans plus âgés que les deux frères, n’ont pas pris une ride. Le cadet retrouve la vie qui lui était chère, mais l’aîné refuse de reconnaître qu’il aurait pu avoir tort. Une rixe éclate, l’aîné s’isole du camp et découvre que le culte serait rendu à un monstre, qui communiquerait par des images, une sorte d’entité omnisciente, omnipotente, pour qui les humains doivent ressembler à une colonie de fourmis qu’il emprisonne dans des boucles temporelles meurtrières, qui annihilent tout ce qui s’y trouve avant de leur rendre la vie. Celle de la secte semble avoir une durée de vie d’une dizaine d’années. Certaines durent quelques semaines, d’autres quelques secondes et se soldent toutes par la mort. Choisie ou non. Malgré quelques longueurs au début du film, la chronologie et la narration sont très bien gérées, et la bande son est particulièrement bien choisie. Mais ce qui m’a je crois le plus attirée dans ce film, c’est sa dimension cryptique, subtile, in-vue plus qu’invisible. On peut bien sûr regarder le film en se passant de ce niveau d’analyse, mais les différentes strates du films méritent d’être soulevées. Ce qui m’a poussée à être très attentive à ce film, c’est la citation que les réalisateurs ont choisi de faire figurer au début ; «L’émotion la plus ancienne et la plus forte chez l’homme est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est la peur de l’inconnu», une citation tirée de l’essai Épouvante et surnaturel en littérature de H.P. Lovecraft et qui résume à mon sens l’essence de toute œuvre fantastique. La critique a d’ailleurs souligné ces affinités avec l’univers de Lovecraft dans les deux précédents longs-métrages des réalisateurs. Une ressemblance absolument fortuite, Aaron Moorhead dit à ce propos «On avait déjà écrit Spring avant même d’avoir lu Lovecraft. C’est un peu gênant à dire, je n’avais jamais lu Lovecraft et j’avais vaguement entendu son nom. Je n’aurais même pas su dire quel genre de littérature il produisait. Après lecture, on a été bien forcé de reconnaître une sensibilité commune, et là encore c’est embêtant, on eu l’impression de piller Lovecraft sans le savoir. Finalement, même sans l’avoir lu directement, l’héritage de Lovecraft nous est parvenu par capillarité puisqu’on a grandi avec des écrivains comme King, Gailman ou Moore, qui eux ont tous lu Lovecraft.» Justin Benson, son binôme ajoute «La rencontre avec Lovecraft relevait presque pour ma part d’une suite logique ; j’ai été élevé dans une famille athée, la mythologie lovecraftienne et ses apports scientifiques sont très parlants. Je crois que Lovecraft et moi sommes des sceptiques de la première heure, mais nous sommes sensibles à la manière de faire des mondes.» The Endless témoignent en effet de presque tous les codes lovecraftiens, des humains dépassés par une puissance trop grande pour eux, une intrigue à cheval entre la science fiction et l’horreur, une entité qui aurait les pleins pouvoirs, un dieu qui n’aurait pas choisi d’être bon, l’angoisse qu’il y ait quelque part quelque chose de pire que la mort, quelque chose de pire que la conception de l’enfer. Que serait l’outre-monde régit par un dieu qui nous déteste ? Aaron Moorhead mentionne également une nouvelle de Harlan Ellisson, I have no mouth yet I must scream, qui s’approprie la même problématique. Les derniers humains vivants se trouvent prisonniers d’un intelligence artificielle surpuissante qui les torture inlassablement et les empêche de mourir, les faisant systématiquement renaître. Différence notable, les personnages de H. Ellisson sont agressifs les uns envers les autres, dangereux les uns pour les autres, alors que les personnages de The Endless établissent des communautés, s’efforcent de vivre ensemble le mieux possible, que ce soit avec ou contre l’entité. Un choix qui est loin d’être insignifiant. Quelle serait la possibilité la plus probable ? Pour Aaron Moorhead, des personnages agressifs et dont le mauvais fond affleurerait en cas de crise ne seraient pas plausibles «Je ne crois pas aux gens foncièrement mauvais, il n’y a que de bonnes personnes qui font des choses délirantes ou moralement réprimandables dans un contexte donné», Justin Benson renchérit «C‘est un cliché de faire un film de genre avec des personnages mauvais, ça peut être bien fait mais l’approche est totalement différente. Dans certains films on te montre que des personnages mauvais pour bien te faire comprendre qu’ils ont tous une bonne raison d’être tué, c’est un discours différent».
Le duo tient-il pour autant à faire des films lovecraftiens ? Depuis que la référence leur a été signalée, ont-ils pris le parti de coller plus encore aux codes du Maître de l’épouvante ? Définitivement non, s’ils partagent une sensibilité, rien n’est volontairement fait pour être lovecraftien, Justin déclare à ce propos «
Le meilleur hommage au travail d’un autre artiste c’est celui qui n’était pas prévu comme tel, si tu le fais intentionnellement ça paraît toujours maladroit et incomplet, et on se demande inévitablement pourquoi t’as pas fait du «toi» au lieu de faire du «lui»». Je n’ai pas discuté du dénouement du film avec les réalisateurs, et je pense qu’ils n’auraient pas levé le voile sur l’issue de leur long métrage, et ce à juste titre, une telle réponse pourrait élever encore plus leur travail ou le faire retomber comme un soufflet. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas fini d’éplucher The Endless. Un grand merci aux réalisateurs pour le temps qu’ils m’ont accordé.

Une très bonne surprise donc que le PIFFF, un festival que je vous conseille de soutenir puisqu’il ne vit que de ses spectateurs (les organisateurs n’en retirent aucun bénéfices et sont véritablement passionnés). Si vous êtes un fan du genre, courrez à la prochaine édition, soutenez ce genre en mal de reconnaissance que le public français désigne comme trop peu noble et qui, cette édition du PIFFF nous l’a bien prouvé, est loin, très loin de s’essouffler. Le cinéma fantastique du monde entier est bel et bien vivant, et il n’a pas encore tout dévoilé, n’en déplaisent aux blockbuster éculés que l’on nous propose. On ne vous y propose que des pépites, et peu importe votre niche de prédilection vous y trouverez votre compte. D’autant plus que ce sont les spectateurs (en plus du jury) qui votent pour le meilleur film du festival. Le prix est allé cette année à Tigers Are Not Afraid, un film que je n’ai pas eu l’occasion de voir, mais j’espère vite rattraper mon erreur…

Claire L.

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