GOOD TIME – BEN & JOSHUA SAFDIE

The city that never sleeps. New York. Si la quasi-totalité du nouveau long-métrage des frangins Ben et Joshua Safdie se passe la nuit, on est bien loin de Times Square, à des années-lumière de l’hymne romantique de Frank Sinatra à la ville monstre qui bombe le torse. Ici, on ne voit que la pâle lueur des néons se refléter sur les visages faméliques des oiseaux de nuit, ceux qui restent debout parce qu’ils ne savent pas (ou ne veulent pas) rentrer. Connie en fait partie.

Connie est comme un papillon qui vient buter sur une ampoule. Il n’aura de cesse de revenir encore et encore jusqu’à s’assommer. Rien ne l’arrête pour le moment. Connie n’admet pas l’échec même s’il sait que sa vie est d’ors et déjà un immense champ de ruines. Avancerait-il pour autant si tout se passait bien ? Pour pouvoir trouver une réponse à cette grande question existentielle, Connie carbure à l’instinct. Pour lui et pour son jeune frère simple d’esprit Nikolas, fini les galères. À eux les grands espaces de Virginie, loin du labyrinthe crasseux des projects du Queens ! Mais pour que la vie cesse une bonne fois pour toutes de semer son lot d’emmerdes, il n’y a pas de meilleur moyen qu’un bon braquage net et sans bain de sang. C’était bien sûr sans compter sur cette poisse qui leur colle aux basques comme une seconde peau…

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Totalement (et malheureusement) inconnus du public français, Joshua et Ben Safdie, dignes héritiers de Cassavetes ou de Scorsese à ses débuts, avec ce quatrième long-métrage Good Time, poursuivent dans la veine intimiste et humaniste de The Pleasure of being robbed, sorti sur les écrans français en 2008, un patient travail d’observation des petits riens de la vie. Tous ces petits moments qui font le jour et la nuit : prendre un ascenseur, caresser un chien, manger un sandwich, laisser une larme couler. Toutes ces petites choses qui prennent de l’importance quand il faut lutter pour pouvoir y accéder. Connie le sait. La vie ne cèdera rien. Et si l’opiniâtreté dont il doit faire montre passe par des actes malhonnêtes, et bien soit ! Jamais à court d’ingéniosité pour aboutir à ses fins – i.e. pour se sortir des galères où il s’est lui-même fourré – tout en mesurant le risque encouru, le personnage de Connie, en grande partie grâce à l’interprétation habitée et exaltée de Robert Pattinson (définitivement débarrassé du fardeau Twilight qui embarrassait sa carrière), empoche l’adhésion du spectateur, conquis par tant de persévérance plombée d’autant de loose. Évidemment, le braquage tourne court, expédiant le jeune frère en prison où il se fait copieusement tabasser.

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Pour tenter de réunir l’argent afin de payer la caution et le faire sortir de l’hôpital pénitentiaire, chaque geste, chaque décision de Connie ne fait au contraire que resserrer l’étau de la police et réduire toujours plus le champ de vision du personnage et du spectateur, la caméra resserrant son cadre jusqu’à ne plus montrer que les visages, les gestes, les recoins des lieux. Et malgré cette impression de regarder une succession de dominos dont la chute de l’un entraine celle du suivant, chaque contrariété semble nourrir Connie, se donnant ainsi une nouvelle occasion de prouver qu’il peut réussir. Devant une telle accumulation, on pourrait craindre de voir le film sombrer dans le misérabilisme d’une chronique sociale amère. Pas du tout. Avec certes, un réalisme tragi-comique en point de mire, les frères Safdie accompagnent leurs personnages, sont à leurs côtés, offrant au spectateur, grâce à une économie de mise en scène propre au cinéma fauché, un point de vue subjectif de l’action. Et si parfois souffle un vent de bonne humeur, généré par cette surenchère de petites catastrophes, il n’est là ni pour alléger le ton ni pour étayer le scénario, mais pour attester de l’ironie cinglante de la vie. Comme lorsqu’on se prend à dire : « Dans 10 ans, on en rigolera… »

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Toute la force et la grâce du cinéma des frères Safdie réside dans cette vision sans fard de l’être humain. Comme le père déboussolé qui élève seul ses deux enfants dans Lenny and the kids, comme la jeune femme kleptomane dans The Pleasure of being robbed, Connie n’est ni bon, ni mauvais. Du moins, c’est ce que la caméra nous laisse à voir. Au spectateur de se faire sa propre interprétation, quitte à le considérer au final comme un égocentrique irresponsable, persuadé de veiller sur son frère alors qu’il est la cause de tous ses ennuis, ou au contraire, le héros désabusé d’une société en panne. Pourtant, à la fin du film, dans une dernière séquence où l’on retrouve enfin le vrai personnage central du film, Nikolas, interprété par Ben Safdie, magnifique dans le rôle assez casse-gueule d’handicapé mental, on perçoit la vraie nature de la relation entre les deux frères et le raison pour laquelle son personnage est escamoté de l’écran pendant les 3/4 du récit. S’il ne fait que montrer Connie en train de se dépêtrer de ses embrouilles, c’est un combat plus âpre qui se mène en fait sous nos yeux et en silence dans la tête de Nikolas durant tout le déroulement de l’intrigue. Et si le ton n’est jamais sentencieux, cette dernière séquence, avec une simplicité déconcertante, montre Nikolas au sein d’un groupe de thérapie. La monitrice propose à ses patients un jeu consistant à traverser la pièce à l’annonce d’une phrase. « Je traverse la pièce si j’aime les oiseaux, je traverse la pièce si je n’aime pas la pluie, etc. »

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Alors que le générique défile au son d’une ballade d’Iggy Pop, la caméra continue de filer sur le visage mutique de Nikolas, et le corps comme plombé par cette vie dure que son frère aîné dévore pour lui. Jusqu’à ce que la psychologue prononce : « Je traverse la pièce si j’ai un ami. » Et l’on se rend compte que tout ce qu’a fait Connie, qu’il l’ait fait pour les mauvaises ou les bonnes raisons, qu’il ait employé les bons ou les mauvais moyens, c’est pour son frère qu’il l’a toujours fait. Mais son dernier geste, sans doute le plus important, résultant de toutes ses épreuves, conscient de la toxicité de son influence, est de s’effacer, de s’arrêter littéralement et de laisser Nikolas prendre seul la route de la vie.

Réalisation : Joshua et Ben Safdie
Scénario : Ronald Bronstein et Joshua Safdie
Musique : Oneohtrix Point Never
Sortie le 13 septembre 2017
Avec dans les rôles principaux :
Robert Pattinson : Constantine « Connie » Nikas
Ben Safdie : Nick Nikas, le frère de Connie
Buddy Duress : Ray
Taliah Webster : Crystal, la jeune noire
Jennifer Jason Leigh : Corey Ellman
Barkhad Abdi : Dash, l’agent de sécurité du Train fantôme
Cliff Moylan : agent Patrick
Souleymane Sy Savane : le chauffeur Uber
Rose Gregorio : Loren Ellman, la mère de Corey
Marco A. Gonzalez : un agent de police

Texte : Jimmy Kowalski

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