120 BATTEMENTS PAR MINUTE – ROBIN CAMPILLO

« Un bon film me fait pleurer », m’a dit ma jolie voisine de projection en sortant de la salle du Cinéma 28. Pendant 120 battements par minute, elle a pleuré. Moi aussi (mais je n’ai rien dit). On a pleuré devant la crudité de la vérité nue. Oui, regarder la vérité en face, dans ce qu’elle a de jouissif comme dans ce qu’elle a de vachard, fait surgir de nos corps, endormis par le confort moderne, des émotions incontrôlables. Et le cinéma, formidable caisse noire de résonance, se révèle souvent comme un parfait exutoire à nos colères.

Entre la mort de Klaus Nomi en 1983 et celle de Kurt Cobain en 1994, la France de la fin du millénaire n’a pas regardé la vérité en face. Au mieux, elle a détourné le regard. Au pire, elle a maquillé le cadavre des illusions d’une jeunesse perdue. Tchernobyl, Rwanda, Ex-Yougoslavie, Erika, sang contaminé enfin, et surtout l’épidémie du SIDA qui faucha les populations dites “à risque” : les homosexuels, les toxicomanes, les prisonniers… Combien d’affronts au sens commun et au bien-être général perpétrés sous l’égide nauséabonde de la Raison d’État ? Cependant, loin de la candeur feutrée des salons, contre cette France des caciques, les activistes d’Act Up Paris levèrent le rideau sur les pratiques abjectes des lobbies pharmaceutiques, plus préoccupés par la prospérité des laboratoires que par la santé des malades. Dès les premières images, Robin Campillo pose le décor. Et tout va très vite. Ici, pas de romanesque enfiévré comme dans les Nuits Fauves de Cyril Collard ni d’épure bressonienne comme dans N’oublie pas que tu vas mourir de Cédric Kahn. Pas de vignette choc ni de discours académique. Cela démarre dans un chuchotement, un bruissement, puis d’un seul coup, mugissent les cornes de brume, les coups de sifflets stridents, les slogans, face à une parterre médusé de cols blancs. Le film de Campillo nous donne à voir tout le brio de sa mise en scène dès la première séquence en déployant un champ-contrechamp dans une tournure assez inédite : d’abord la scène vue aux côtés des activistes, derrière un rideau de scène, puis le même moment décrit de l’autre côté du rideau. Non seulement, cette analogie du backstage où tout se joue dans l’ombre, nous apprend qu’on va visionner des faits jusqu’alors cachés, le dessous des cartes en quelque sorte, mais on comprend aussi qu’il y’a deux camps, qui s’affronteront tout au long du film : le pouvoir en place, qui se gargarise de chiffres et de beaux discours, et les résistants, les survivants, devrait-on dire. Soldats de l’impossible, combattants de tous les corps, à la fois l’organique et le social, armés pour l’un d’AZT, pour l’autre de ballons de faux sang.

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À l’aide d’une caméra acrobatique, on est au cœur d’une guérilla urbaine, un processus de transgression verbale et visuelle. Entraîné dans ce dispositif filmique proche du documentaire, notre regard se pose là où il ne devrait pas s’arrêter. Comme Sean, Nathan, Sophie, Thibault et les autres, on franchit des portillons de sécurité, on déboule dans des bureaux, on se fait nasser par les condés. Toujours impudique, jamais obscène, le cinéma de Campillo fait le portrait grand angle d’êtres humains qui veulent jouir et ne pas mourir (tout de suite). Attention, ici, pas d’épate-bourgeois ni de discours de vieux combattant qui se rappellent avec nostalgie les vieilles batailles, les coups durs et les fous rires. On est encore dans la colère, dans l’accusation. Film à charge contre un pouvoir toujours en place, bousculé dans ses certitudes par un mal inconnu qu’on ne nommait pas, un « cancer de pédés » qui faisait vaciller la raison sociale, 120 bpm fait mouche et envoie dans les cordes. Aujourd’hui encore, 120 bpm nomme, désigne, montre les choses, les faits, les gens. Et même si l’homosexualité n’est plus considérée en 2017 comme une déviance (sauf malheureusement par l’Église, la droite réac et une palanquée d’hominidés infréquentables), ce film est d’une contemporanéité affolante. Même si le combat d’Act Up n’a plus le retentissement médiatique de ces années mortes où l’omerta des pouvoirs publics régnait en maître sur les masses amorphes, le film jette, avec une froideur méthodique, des éléments d’accusation qui font toujours couler des sueurs glaciales dans le dos. Et personne ne sort du film avec la conscience tranquille.

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Heureusement, 120 bpm n’est pas qu’un documentaire saisissant sur cette France qui ne voulait pas ouvrir les yeux, cette France qui s’offusqua de voir son Obélisque de la Place de la Concorde, phallus fossile d’un empire décrépi, recouverte un matin gris de décembre 1993, d’une gigantesque capote rose fluo. Flanqué d’un humour noir à toute épreuve et d’une lucidité radieuse sur la beauté éphémère de l’amour, Campillo nous emmène aussi dans les interstices de cette drôle de guerre, ces petites failles où les humains se glissent pour avoir chaud, entre le dance floor et le lit. On y suit Nathan, éphèbe ténébreux, récemment entré au sein de l’association, et Sean, feu-follet gueulard et opiniâtre, membre originel et séropositif, et on les regarde apprendre à se connaître, se dévoiler, se frôler, s’embrasser, baiser, puis s’accompagner dans la mort. Oui, les gens meurent jeunes, très jeunes dans 120 bpm. Même les héros. Même la personne qui partage notre vie. En plus donc de la saisissante analyse du rapport de force entre les activistes et les dominants, d’une documentation à l’acuité impeccable des rouages de l’association, dans le fonctionnement des AG comme dans le feu des actions, le deuxième tour de force du film est d’offrir une foudroyante mise en abyme de la réalité. On n’est pas dans la surenchère d’hémoglobine de Game Of Thrones. Comment donner à un sujet tel que l’épidémie du SIDA une puissance suffisamment évocatrice sans sonner faux, sans tomber dans l’écueil fictionnel du militant (et pourtant mièvre) Philadelphia de Jonathan Demme ? Comment arriver à maîtriser l’ambigüité de montrer des acteurs parfois non-professionnels confectionner du faux sang dans une scène hilarante et diffuser ensuite des extraits de l’INA montrant les vrais protagonistes ? Scène très courte et pourtant emblématique de cette spectaculaire incarnation du cinéma de Campillo : dans la bousculade d’une action, après avoir jeté du faux sang sur les murs d’un laboratoire, un jeune militant tombe à terre, puis se relève sans remarquer qu’il vient de faire tomber un flacon de pilules qui se déversent sur le sol. Ce sera un autre militant, lui aussi à terre qui ramassera avec prestance les pilules blanches et bleues. En un plan, on passe du simulacre de la cascade au rappel cinglant du calvaire de la trithérapie.

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Dans un entretien accordé au quotidien Libération, Campillo évoque le tournage : 3 caméras, on joue une première fois sans se caler, ni les cameramen, ni les acteurs. On joue le texte sans marquage au sol, quitte à décontenancer les comédiens pour qu’ils perdent la notion de cadre, la notion de mise en scène. C’est ensuite sur ce matériau brut que toute l’équipe n’aura de cesse de travailler, jusqu’à obtenir la justesse de ton qui sublime tout le film. Quitte à garder au montage des maladresses, des excès de spontanéité, ces pertes de repère qui laissent surgir ces morceaux de vie, la vraie. Montage virtuose qui laisse la liberté d’un récit arythmique, tantôt une scène cruciale hyper speed gorgée d’informations à laquelle succède ensuite une séquence presque anodine filmée par une caméra paresseuse, que dis-je, langoureuse, qui s’attarde sur les corps, les simples gestes, les sourires  et les regards en gros plan. Si vous pensiez que les scènes de sexe de La Vie d’Adèle étaient éblouissantes… Campillo a cela de commun avec Kechiche, c’est qu’il filme l’animalité de l’humain, non pas la bestialité que l’on serait tenté d’y rechercher en vain.

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Film choral de tous les instants, 120 battements par minute n’est pas seulement un film de et sur le combat. Dans la dernière partie du film, centrée sur la lente agonie d’un des membres du collectif – l’acteur Nahuel Pérez Biscayart magnifique – dernière partie où l’on sent les battements de la partition lentement faiblir, la caméra se faire plus statique, Campillo éteint la lumière sur le set avec un panache désarmant de sincérité, le simple et beau panache des gens terrassés par la tristesse, qui se bousculent, qui se serrent, qui s’aident de petits riens pour se redonner immédiatement l’envie de continuer à vivre, sans pour autant se mentir sur l’horizon bouché par la maladie. Comme ces visages flashés dans la lumière stroboscopique qui finissent par tous se ressembler, au son de l’hymne Small Town Boy. Comme des poussières d’étoile qui flottent dans les ténèbres.

Réalisé par Robin Campillo
Scénario : Robin Campillo, en collaboration avec Philippe Mangeot
Sortie le 23 août 2017
Rôles principaux :
Nahuel Pérez Biscayart – Sean
Arnaud Valois – Nathan
Adèle Haenel – Sophie
Antoine Reinartz – Thibault

Texte : Jimmy Kowalski

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