LES FANTÔMES D’ISMAËL – ARNAUD DESPLECHIN

Lorsque je me suis assis, en 1992, dans la petite salle du “Paris” à Clermont-Ferrand, je ne savais pas encore que j’allais commencer la plus vivace, la plus tourmentée, mais néanmoins la plus longue histoire d’amour de ma vie. Histoire toute platonique, j’en conviens, puisque qu’elle est et ne sera jamais qu’univoque et introspective. Pourtant, jamais je n’ai été déçu. À aucun moment. Et depuis ce jour, inlassablement, je reviens, dans la pénombre des salles obscures, dans les bras de ces amant-e-s de celluloïd, prêt à narguer l’éternité, le temps de quelques heures.

Avec Paul, Ivan, Nathan, Bob, Sylvia, Faunia ou bien Esther, je me sens bien, je les connais presque par cœur. Je sais ô combien ils doutent, ô combien ils peuvent parfois en faire des tonnes à se vautrer dans cette ingénuité du questionnement existentiel d’un thésard indigent, et ô combien ils savent aussi que la vie est courte et unique. Ils s’aiment, ils se haïssent, ils se tuent ou se laissent mourir. Mais quoiqu’il puisse leur arriver, ils reviennent, encore et toujours, comme des traces de pas scellées dans le ciment d’un trottoir.

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Depuis son tout premier moyen-métrage La vie des morts, l’année précédant mon coup de foudre, Arnaud Desplechin s’amuse à convoquer des ectoplasmes pour qu’ils viennent démanger (et non pas gratter) les vivants. Cependant, et c’est là que pour moi réside toute l’étrange beauté de son cinéma, les vivants, plutôt que de s’enfuir ou bien réfuter cette intrusion morbide, s’en accommodent et tentent par tous les moyens de négocier avec les disparus. Comme pour tenter de découvrir, à la fois, quelle est cette fragile gangue qui sépare notre état du leur et pour quelle raison viennent-ils nous hanter ? Rien d’irréel pourtant. À l’écran, pas d’hémoglobine, pas de zombie gluant ni même de squelette tressaillant. Des idées seulement. Des ombres chinoises et des songes. Beaucoup de paroles aussi, comme pour combler le vide et le silence de l’absence. Et comme pour tisser une toile dont chacun des films serait le métier, Desplechin aime à faire se croiser les existences. Remplaçables, irremplaçables. Dans la vie, sur l’écran, entre les films, l’histoire continue. À l’instar d’ Esther Kahn, œuvre centrale et pourtant un peu sous-estimée, Desplechin perpétue dans ces actes de cinéaste, dans ces réalisations, la citation de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. » Tous ses films ressassent  – pour le plus grand bonheur de ses détracteurs – plus ou moins la même histoire. Les acteurs, la famille d’acteurs est la même. Emmanuel Salinger, Marianne Denicourt, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, László Szabó, et tous les autres. Les noms des rôles sont les mêmes : Vuillard, Dédalus. Et pour brouiller les pistes (ou creuser plus profondément le sillon), d’un film à l’autre, les histoires se répondent, les situations s’imbriquent, les amours s’en mêlent (s’emmêlent ?). Et toutes les routes mènent à Roubaix, berceau du cinéaste.

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Le cinéma de Desplechin, bien qu’on y sente toujours en suspension cette douceâtre odeur d’amertume propre aux illusions perdues de la jeunesse, est follement, résolument moderne – voire post-moderne – n’hésitant pas à convoquer Ibsen, Kierkegaard, Hitchcock ou Preminger en liant toutes ces illustres figures avec l’implacable That’s My People du Suprême NTM, renvoyant dans les cordes tout ceux qui le taxent de cinéaste petit-bourgeois, thuriféraire auto-centré de la Nouvelle Vague. Même s’il n’a de cesse de questionner dans ces films cet héritage spectral, lourd de sens à l’écran comme dans sa propre vie, Arnaud Desplechin reste avant tout le cinéaste de la choralité, de la vie, dans ce qu’elle a de plus lumineux.

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Encore une fois, son dernier opus décrit un beau trajet de l’ombre à la lumière, nous fait valdinguer du réel à la fiction comme une coquille de noix en pleine tempête. Ismaël est réalisateur. Son dernier film, un roman d’espionnage, travestit une relation conflictuelle avec son frère et lui permet ainsi de laver son linge sale de famille. Ismaël a rencontré Sylvia, qui l’a sauvé auparavant, de sa propre suffisance. Un jour, la femme qu’il a éperdument aimé, puis haï par son absence énigmatique, revient. Et avec elle, le doute, les remords, le chagrin de ne pas savoir quoi faire d’un tel amour. Son beau-père, son mentor, lui-même cinéaste, est un homme accompli, mais mourant. Plein de cette certitude toute humaine qu’on ne peut survivre à ses propres enfants, il s’apprête à franchir les rives du Styx en emportant avec lui le vide laissé par la disparition prématurée de sa fille. Dans le cinéma de Desplechin, il y’a toujours l’idée d’une femme et d’un homme, dont chaque facette pourra s’incarner dans autant de personnages nécessaires. Il y’a un insupportable vide à combler. Et il n’y a pas assez d’une vie pour remplir cette tâche. Alors, il y’a forcément un témoin, un porteur, qui va s’en charger. Comme les sels d’argent qui récoltent la lumière, comme Mathias Barillet dans La Sentinelle qui s’occupe d’une tête momifiée pour se donner une raison d’entrer dans l’âge adulte. L’arc narratif part du calme noble des lambris de la République, bascule dans la saleté et la paranoïa d’une prison d’Ouzbekistan, on y entend un coup de feu, des cris, pour finalement atteindre l’exaltation et la plénitude d’un couple qui s’enlace dans un rayon de soleil.

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Bien sûr, bien sûr, ce parcours parsemé de références historiques, de chausse-trappes bibliques, animé par un incessant va-et-vient entre son œuvre passé et future, et surtout une fâcheuse tendance à tout napper d’une théâtralité maniérée tout en balançant du burlesque là où l’on attend du tragique, peut mettre à mal le spectateur non averti. D’autant plus qu’on sent le réalisateur lui-même en métamorphose, incarnant son propre discours dans un saisissant jeu de miroirs. Double mise en abyme du réalisateur en fin de cycle, récapitulant sa discographie dans une œuvre-somme, qui filme son double au cinéma (Amalric, époustouflant comme d’hab’) qui joue le rôle d’un cinéaste qui doute, en réalisant un film d’espionnage qui parle à mot couvert de son propre frère (joué par Louis Garrel, figure du réel d’une nouvelle génération d’acteurs). Vous suivez ?

Je me sentirais bien incapable de vous convier à ce banquet d’émotions que sont les films d’Arnaud Desplechin. Je m’en voudrais même de vous livrer la clé de ma chambre des secrets, de vous livrer mon cœur. Je laisse donc la parole à Nora, l’héroïne de Rois et Reine, pour vous donner cette envie, cette envie qui, je l’espère, ne vous quittera plus.

“L’eau, c’est la soif qui nous l’apprend.
La Terre, une fois les mers traversées.
L’extase, les agonies souffertes.
La paix, les guerres racontées.
L’amour, c’est un mémorial.
(…) Je n’ai plus soif, j’ai les 2 pieds sur la terre, maintenant, je suis enfin en paix.”

Texte : Jimmy Kowalski

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