SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER – TENNESSEE WILLIAMS

On ne meurt vraiment que lorsque les derniers souvenirs que conservent les vivants de notre passage sur Terre s’étiolent.

Pour le poète Sébastien Venable, il en est tout autre. Bien qu’il ne soit plus parmi eux, les personnes qui lui ont survécu ne parlent que de lui. Son sujet est au cœur de toutes les discussions, de tous les cris, de tous les pleurs. Qui était-il ? Dans quelles circonstances est-il mort ? Pourquoi les membres de sa famille se déchirent-ils sur les traces du dernier voyage du jeune homme, cette plage d’Espagne brûlée par le soleil ?

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©Elizabeth Carecchio

On entre dans Soudain l’été dernier, écrit en 1958 par Tennessee Williams, comme on pénètre avec méfiance dans un espace que l’homme n’aurait pas encore souillé. La scénographie inonde le champ visuel d’une végétation luxuriante, et cependant inhospitalière, un arbre formant la jambe d’un géant intemporel, les lianes suspendues comme autant de boyaux emplis de fluide, les feuillages comme d’immenses griffes. Et parmi les cris d’oiseaux et d’animaux sauvages, des voix humaines se frayent un passage. Des voix d’abord désincarnées, comme pour faire comprendre que nous avons beau être au théâtre, d’abord il sera ici question de mots. Les mots. Parfaits pour véhiculer une idée. Aussi parfaits que les êtres qui les prononcent sont inaboutis.

Mrs Venable par exemple, la mère de Sébastien, ne veut pas entendre la version de sa nièce Catherine. Alors, elle parle, beaucoup, dans ce jardin d’hiver qui ressemble à une jungle. Comme pour couvrir de ses mots l’inconcevable de l’absence. Devant le Dr Cuckrowicz, elle couv(r)e d’intarissables éloges son fils défunt. Elle lui dit ô combien ils étaient complices, elle la mère, et lui, le fils. Elle tente de persuader le médecin psychiatre que Catherine doit être enfermée, ou même mieux, lobotomisée, afin d’éviter à cette pauvre enfant, de continuer à délirer sur la mort de Sébastien. Car ce que la jeune femme décrit est tellement incroyable et intolérable que cela ne peut être réel.

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©Thierry Depage

Si la construction de la pièce est assez simple, presque didactique (deux parties interprétant chacune un pan de l’histoire de Sébastien, le dernier acte dévoilant la vérité sur son existence et sur sa fin), les arrangements avec les morts sont beaucoup plus complexes lorsque l’absence de l’être nous renvoie à nos propres zones d’ombre. Ou sur ce que l’on n’a pas su voir du temps du vivant. Ainsi, chaque personnage va se succéder sur scène pour donner sa version des faits. D’abord, dans la bouche de Mrs Venable, vantant les mérites de la relation fusionnelle mère-fils et incriminant sa nièce. Puis, dans la confrontation entre Catherine et sa famille, mère et frère, où une autre facette, là aussi visiblement illusoire de la jeune femme, s’offre à notre jugement. Mais, sous la verrière de cette serre tropicale, on voit surtout plus défiler des silhouettes de charognards que de véritables humains. Le verbe devient une mâchoire qui dépèce le cadavre, vociférant sa version des faits comme des hyènes autour d’une dépouille. Ce sera à qui trouvera le détail qui lui donnera la légitimité d’être le dépositaire de Sébastien.

Le texte de Williams, d’abord sibyllin, agit comme un révélateur et la pièce se déroule comme une enquête passionnante. Il faut d’ailleurs ici rendre grâce à la mise en scène de Stéphane Braunschweig et au talent de tous les acteurs qui sont autant de pièces maîtresses de cette intrigue psychologique. À vouloir se réapproprier la mémoire du mort, chaque discours, ici d’une bienveillance un peu outrancière, là d’un constat teinté de rancœur, laisse, au final, plus transparaître les refoulements qu’elle ne dévoile les faits. D’où cette impression permanente d’assister à des assauts éclatant de part et d’autre de la scène : la mère élevant un piédestal à son fils, piédestal dont on comprend qu’il ne servira qu’à mieux faire oublier l’emprise malsaine qu’elle avait sur son fils ; la nièce, éprise de liberté, cassant les codes de la bienséance, pour finalement, percer à jour les obsessions malades de son ami. L’univers dont parle Williams n’est pas à proprement parler, celui de la psychanalyse. Il n’essaye pas de résoudre, encore moins d’interpréter. Ses personnages sont brutaux, violents, des humains à peine sortis du règne animal. Ils se projettent dans leurs rêves, et leurs pulsions tordent la réalité à tel point qu’il est impossible à leurs yeux qu’existe une seule et même réalité. Dans cette quête d’absolu, que l’absurdité de la mort rend encore plus tenace, le combat entre Mrs Venable et Catherine, épaulées tant bien que mal par une galerie de personnages pathétiques (et terriblement humains) atteint son paroxysme de violence dans un dernier acte suffoquant.

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©Thierry Depage

L’installation scénographique, véritable acteur à part entière de la mise en scène, ouvre les hostilités. La scène du Théâtre de l’Odéon est transformée en une arène aux murs capitonnés de blanc, les silhouettes des acteurs ainsi débarrassés des ombres floues de la végétation se retrouvant alors mis à nu par la lumière crue. C’est l’heure de la révélation. Et c’est là aussi que le texte de Tennessee Williams prend toute son ampleur passionnée et quasi lyrique. Le phrasé délirant de Catherine, brisée par le traumatisme de la mort de Sébastien, devient une poésie aux accents incantatoires, la psalmodie d’une Pythie dont la clairvoyance n’a d’égale, aux yeux de ses contemporains, que son a-normalité. Pourtant, c’est elle qui viendra briser tous les tabous. Arrivée aux confins de cette route déserte, comme Moretti sur les traces de Pasolini dans son “Journal Intime”, Catherine, dernier témoin de l’existence tourmentée de Sébastien, est prête pour un nouveau départ. Contrairement à ce que laissait supposer le déroulement du drame, la lumière douce et bleutée dans laquelle disparaît la jeune femme est un apaisement, un soulagement.

Cette pièce très autobiographique – Williams était homosexuel et sa sœur, diagnostiquée schizophrène à l’âge de 16 ans, subit une lobotomie que la mère de Williams n’empêcha pas – est un poème violent sur la passion et les folies qu’elle déchaîne. Magnifiquement interprétée et brillamment mise en scène, elle a fait l’honneur de l’Odéon pendant plus de 30 représentations.

Soudain l’été dernier de Tennessee Williams
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Avec :
Jean-Baptiste Anoumon – Dr Cukrowicz
Océane Cairaty – Miss Foxhill
Virginie Colemyn – Mrs Holly
Boutaïna El Fekkak – Sœur Félicité
Glenn Marausse – Georges Holly
Luce Mouchel – Mrs Venable
Marie Rémond – Catherine Holly

Photos du spectacle : © Elisabeth Carecchio / Thierry Depage

Texte : Jimmy Kowaslki

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