L’ESPRIT FRANÇAIS CONTRE-CULTURES 1969-1989 – LA MAISON ROUGE (PARIS)

Pour beaucoup entre nous les années 70’s 80’s marquent le début de notre histoire personnelle. C’est le début de ta vie mec… Pour une fois, laissons parler notre narcissisme et penser que tout commence avec nous ou plutôt en même temps car ces deux décennies marquent le début d’une toute autre époque si paradoxale: celle de maintenant qui est à la fois libertaire et hautement libéral.
Dans cette tranche de 20 ans, le monde, l’Homme (la femme et l’enfant) l’art, la société, le goût toutes ces notions sont passées à la moulinette révolutionnaire et utopiste, produit post-mai 68, puis aplaties par la crise des chocs pétroliers et la morosité qu’elle a généré. La conséquence: une remise en question de tout, une redéfinition de l’ensemble. Alors on a certes rebattu les cartes…. mais à quel prix? Cette jeunesse inspirée par des aînés hippies, a cherché à faire plus,  à faire pire; elle a éprouvé les limites, elle en a secoué les bords…
Ainsi la France de ces années se dépeint pleine de vitalité créatrice, de fougue impertinente et de rage… c’est le sujet de l’actuelle exposition de la Maison Rouge: -“l’Esprit Français Contre Culture 1969-1989” – qui réanime cette tranche, si proche, de notre Histoire.  Comme un collage synthétique, on y voit des œuvres d’arts et des objets historiques de premiers plans mais aussi des documents et objets plus anecdotiques qui participent, comme un pèle-mêle, à la construction d’une fresque: un portrait robot de la France underground de cette époque.
Ça vous semble compliqué ? Ça l’est !

Il n’y a qu’à lire la chronologie qui accueille le visiteur au début de l’expo. Et oui, entre la mort de De Gaulle et la chute du mur de Berlin il se passe quelques bricoles parmi lesquelles: la dépénalisation de l’IVG (1975), dernier condamné à mort (1977), fondation d’Action Directe (1979), Marguerite Yourcenar devient la première femme de l’Académie Française et le viol est enfin considéré légalement comme un crime (1980), l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale (1981), l’Institut Pasteur isole le VIH et le peuple marche au travers du pays pour la Liberté et Contre le Racisme (1983), Yves Montant fait l’apologie du libéralisme sur Antenne 2 dans l’émission “vive la crise” (1984), les Béru sortent leur second album et samplent un extrait d’un discours de Lepen (1985), le nuage radioactif de Tchernobyl contourne l’hexagone (1986), attentats terroristes à Tati Montparnasse et au siège du Point (1987), massacre de l’île d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie, réélection de Mitterrand et, formation des NTM (1988), célébration du bicentenaire: la révolution prend la forme un joyeux charivari (1989)…

Présenté ainsi c’est assez dense mais Guillaume Désanges et François Piron, les deux commissaires de l’expo, ne sont pas tombés dans le piège de la liste à la Prevert: Cette ancienne usine convertie en fondation pour l’art contemporain qu’est la Maison Rouge, ils l’ont découpé en sections thématiques et chronologiques à l’intérieur desquelles les visiteurs ne peut qu’être surpris du choix des œuvres, comme de l’accrochage…

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Pierre et Gilles, Marie France, 1980 © Pierre et Gilles. Courtesy Collection François Pinault

Après avoir passé la chronologie, le patio est bardé de reproductions de slogans de mai 68 qu’on pourrait résumer avec cette citation d’Aldous Huxley: “La liberté ne s’accorde pas, elle s’arrache”.
En face on approche d’un petit espace qui ressemble aux salles dédiées à la médiations et aux enfants dans les musées… mais ne vous y trompez pas ! Cette véritable installation est destinée à nous rappeler comment le statut de l’enfant et son rapport aux adultes, vont justement changer à l’époque. Ainsi certains supports comme la BD cessent d’être un domaine réservé aux enfants et en même temps l’univers de l’enfance devient une sorte de refuge pour les adultes ( ça vous parle?). Ne ratez pas la boîte à jeux de jean Yann: “moi y en a vouloir des sous ” véritable Monopoly de l’anarchosyndicalisme (autrement dit : joue et apprend la Lutte des Classes). J’avoue que j’ai passé un peu de temps devant la diffusion de Téléchat qui était officiellement une émission pour enfant mais qui s’avère être un chef d’œuvre dada-punk du grand Roland Topor (également à l’honneur actuellement dans une expo à la BNF).

À droite dans la -“section feu à volonté”, vous verrez quelques monuments de provocation. L’illustrations de ce mauvais esprit français, insolent, qui défie la censure et les symboles du pouvoir afin d’exercer une Liberté totale, immédiate. Parmi les pièces vous verrez les affiches électorales de Coluche ( -“Ne dites plus merde dites je vote Coluche”), la fameuse version de la Marseillaise achetée aux enchères par Gainsbourg suite au scandale suscité par sa version reggae ou encore se délicieux petit film témoignant de l’action du 26 août 1970 quand le tout jeune Mouvement de Libération de la Femme dépose sous l’arc de triomphe.. une gerbe de fleurs en hommage à la femme du soldat inconnu!

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Jorge Damonte, Copi reprenant la pose d’un de ses rôles de la
pièce Le Frigo , , 1983. Courtesy Lola Mitchell

 Au fond de la salle, la section -“interdit / toléré” évoque les mutations intellectuelles des années 70. L’après 68 déclenche une prise de conscience aiguë des phénomènes de dominations et des rapports de pouvoirs. La source: une société (trop)bien pensante et conservatrice qu’il paraissait urgent de démonter pour mieux la redéfinir: l”école -qui pue”, l'”école -caserne”, celle de l'”educastreur” sont ainsi dénoncés dans de nombreux ouvrages d’antipédagogues. Ces derniers défendent un nouveau statut à l’enfant celui de -“sujet pensant”, qui est notamment au coeur du débat sur la majorité sexuelle. C’est d’ailleurs le propos des tableaux du collectifs des Malassis, exceptionnellement rassemblés pour l’expo de près de 50 œuvres emblématiques de la Figuration Narrative (courant hautement engagé et français de cette époque). Cette fresque poignante prend la forme d’un véritable jeu de l’oie/Loi, mettant en image l’affaire Gabrielle Russier (une professeure de 32 ans ayant eu une relation avec un de ses élèves âgé de 17 ans. L’affaire éclate comme un tourbillon qui propulse le jeune homme en hôpital psychiatrique et la femme devant les tribunaux. Suite au lynchage public elle se suicidera).

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Coopérative des Malassis, détail de Qui tue ? ou lʼa aire Gabrielle Russier,
sous-titré Lʼhistoire vraie dʼune jeune femme, de son histoire dʼamour, de sa mort ,
1970 © Musée des Beaux-Arts de Dole / Photo : Claude-Henri Bernardot

Cette idée du corps comme sujet social et politique est également au coeur des mouvements de défense et de libération de la femme et des homosexuels qui voient alors le jour (en 1970 et 1971). Des artistes comme Léa Lublin, Annette Messager ou encore Copi mettent leur création aux service de ces luttes. On les retrouve dans cette section intitulée “le bon sexe illustré” avec les planches potaches de “la femme assise” de Copi publiées dans le journal Gai Pied. Notez qu’elles sont bien plus soft que les spectacles de music hall et les pièces de théâtre créés par Copi (qui lui valurent pourtant d’être gratifié du grand prix de la littérature dramatique en 1987 sur son lit d’hôpital, 3 jours hélas, avant que le sida ne l’emporte). Cet artiste touche à tout, très engagé usait dans ses pièces d’un humour ” no limite” et très provocateur pour littéralement défoncer les immondes caricatures d’homosexuels phantasmées par la société alors extrêmement homophobe.  Pour ce faire Copi donnait à voir comme un miroir, des versions encore plus trash de ces préjugés afin d’en souligner l’absurdié (comme dans sa pièce “le bal des folles”). C’est une des photos de Copi qui a été choisie comme affiche de l’exposition: On y voit l’un des nombreux personnages (caricature du “pédé de service”) joué par Copi dans sa dernière pièce: “le frigo” au sujet universel (celui de vieillir) qui raconte l’histoire une folle vieillissante à qui l’on offre pour son anniversaire un frigo ( sous entendu: bientôt c’est toi qui sera refroidie). À regarder ces clichés ont distingue l’autodérision et la finesse de cet intellectuel en bas résille véritable figure emblèmatique de l’Esprit Français de l’époque (quand bien même il était argentin exilé à Paris après le coup d’état de Peron).
La section suivante s’intitule “sordide sentimental”. Elle mets l’accent sur la place centrale de l’œuvre de Sade dans les cultures contestataires. Notez que ses œuvres complètes sont publiés dans les années 50 (seulement) à la suite d’une longue bataille judiciaire. Sade apparaît alors comme le contre-modèle par excellence: anti-social, anti-humaniste anti-philosophe. Son athéisme et surtout sa dénonciation de l’hypocrisie des lois et de la “société vertueuse”se retrouvent dans toutes les revendications transgressives des années 1970 et 1980. Ainsi imprégnée par les thèses de Sade, la jeunesse n’aspirent pas au “droit à exister dans la société” mais prônent la destruction de celle ci et la mise à bas des normes sociales pour vivre. Dans le choix des œuvres on voit surtout l’illustration chère à Sade de la notion d’une corruption du corps par les idées et vis versa. Vous ne pourrez pas rater la machine à suicide et le film cauchemardesques de Daniel Pommereulle ( perso les cordes et les couteaux c’est pas trop mon truc alors je ne vais pas développer) vous verrez les peintures obsessionnelles de Pierre Klossowski, les photos onanistes de Pierre Molinier et surtout les bouleversants dessins colorés de T5dur, membre du groupe bazooka considéré comme le véritable contrepoint graphique du mouvement punk français. Enfin prenez le temps de regarder la vitrine ( et la vidéo) dédiée aux débuts de jean-Louis Costes artiste performer, musicien et écrivain. À l’époque il se définit comme ni punk, ni soumis. Sa production radicale et désespérée est très éclectique ( à voir les jaquettes de K7 faites main). Elle est aussi marquée par la recherche d’une pure provocation mêlant porno, scato, violence… à lui seul il synthétise toute l’énergie compulsive et l’exploration créatrice obsessionnelle de cet esprit français si subversif. Sur ce point la vidéo d’une de ses performances en est une vraie démonstration. Par chance on voit bien le public placide dans le champ de la caméra or, si la réaction fait partie intégrante de l’œuvre esthétique dans ce cas elle en fait aussi un document historique qui rend compte de la curiosité de cette jeunesse à vivre des expériences brutes et percutantes… du trash.

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Bazooka Production, Bazooka n° 1, Paris, Éditions Bazooka, 1975. 

Comme le montrent les nombreuses photos et documents d’époque captant ces instants d’euphorie, ces soirées d’excès au Palace sont marquées par un véritable désespoir festif, une forme de nihilisme à paillette (on y organisera près de 680 concerts et événements artistiques) Les années Palace, marquent un basculement idéologie de la contre culture au profit d’une insolente indifférence qui caractérise bien l’entrée dans les 80’s. Serge Krüger haute figure des nuits parisiennes résume le phénomène ainsi : au Palace, “la jeunesse passe du Molotov au cocktail tout court”. Le dandy punk Alain Pacadis interviewé par Pivot décrit lui aussi cette époque marquée par la crise économique, le chômage de masse et l’épidémie de sida. Pour lui c’est parce que la jeunesse est désabusée et dépolitisée qu’elle danse sur le volcan et revendique au Palace plus qu’ailleurs le droit au plaisir immédiat, le refus de commencer une vie sérieuse.

Si l’expérience Palace à une fin, le début des années 80 connait un renouveau dans la contre culture subversif qui quitte le centre pour les périphéries:

Au début des années 70 le tract avait laissé la place à l’éclosion de fanzines. Cette nouvelle forme de presse (ou radio) libre ne s’enferme pas dans un secteur de compétence. À l’image de la “free press” américaine, elle mêle politique, poésie, écologie, éducation, sexualité. Elle introduit couleurs, illustrations. Elle déstructure la maquette et se diffuse au travers de nouveaux circuits culturels ( librairies, boutiques, réseaux postaux, squats). Dans les années 70 le trou des Halles en est l’épicentre jusqu’à sa transformation en centre commercial (construit et inauguré en 1979) les lieux de diffusions essaiment alors… Ainsi dans la section “parallèle et diagonales” on peut voir une sélection de document témoignant de ce bourgeonnement du média libre. Notamment des photos d’ambiance de la fameuse radio carbone 14, libre puis pirate (” la radio qui vous encule par les oreilles”); dans laquelle Supernana et Lafesse feront leurs débuts. Elle qui émit d’abord de Paris puis une fois pirate de Cachan puis de Corse.
La renaissance d’une contre culture engagée dans les périphéries est à voir avec le phénomène social des banlieues: la section suivante “buffet froid” porte ainsi le titre du film de Bertrand Blier tourné dans les paysages dantesques des chantiers de La Défense et de Créteil. Dans les années 70, ces villes nouvelles des années soisantes sont gagnées par la maurosité générale qui touche le pays en crise . La banlieue moderne prend la forme d’un espace apocalyptique déshumanisé ou l’ennuie et l’isolement vont de paires avec une ambiance de peur, de crise et de répression. Cette esthétique glauque nourrit l’imaginaire des cultures alternatives. Dans la salle, vous verrez ainsi les peintures vibrantes de Jacques Monory ou d’un Peter Klasen figurant cette grisaille pathétique qui matérialise l’idée d’un no futur glacial et percutant.

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Jacques Monory, Antoine n° 6, 1973 © Jacques Monory / ADAGP, Paris 2017. Courtesy de l’artiste

LaChapelle, la Zone par excellence, devient aussi lieu d’expression pour le jeune Hip-Hop. Aux abords de ces vastes terrains vagues, bien loin des surfaces lisses du Trocadéro ou des Halles, la crème du graff’ Bando, Colt, Mode2, Ash côtoie les danseurs rappeurs des futurs Assasins, NTM, Jhony Go & Destroy Man. Dans les banlieues rouges des grandes villes de Paris, Lyon et Marseille, les mouvements militants antiracistes se groupent contre les bavures et la répression policière du ministre de l’intérieur Charles Pasqua. On organise les concerts ou plutôt block Parties de “Rock against police” ( RAP) s’inspirant des festivals punk “Rock against racisme” de Londres entre 1976 et 1978.

Ainsi la désillusion et haine de soi précipite une partie de la jeunesse de la non violence hippie à l’agressivité punk. Celle ci est mise en couleur et en musique et même mise en scène dans la dernière section de l’exposition: “violences intérieures” qui s’ouvre sur un mur entièrement couvert de peintures et collages de Kiki Picasso ( un autre membre du collectif Bazooka). Spécialement pour l’exposition, l’artiste a réalisé cette série d’oeuvres illustrant les grands événements marquants la période de 1969 à 1989. On y voit la violence extérieurs des guerres d’indépendances des années 50 et 60 glisser avec mai 68 et surtout après, vers une violence intérieure. C’est celle de la société et de sa répression. Ainsi dans les années 80 la violence légale n’est plus seulement dénoncée mais plus largement exercée en représailles. D’où la rupture idéologique plus punk que contestataire: on ne discourt plus on contre attaque. Cela se traduit dans l’art par une fascination pour des motifs de violence au sens large ( baston, prison, terrorisme, pornographie crue, psychiatrie) qui sont notamment relayés dans les graphzines des groupes bazooka et Elles-sont-de-sortie largement exposés dans la salle. En musique c’est le groupe des Béruriers noirs qui est présenté comme fer de lance de cette vague alternative du punk français des 80’s. Leurs hymnes à la noirceur du monde, tranchant et intelligent  embrasent la jeunesse. C’est d’ailleurs au son de leur “conte cruel de la jeunesse” que l’expo se termine avec l’installation grisée de Claude Levêque ( conçue en 1987 mais réalisée pour la première fois pour l’expo). Bref allez voir cette expo (jusqu’au 21 mai 2017) vous vous en voudrez de l’avoir manqué!

Plus d’infos: 

L’ESPRIT FRANÇAIS CONTRE-CULTURES, 1969-1989 Exposition du 24 février au 21 mai 2017. La Maison Rouge 10 boulevard de la bastille 75012 paris.

http://www.lamaisonrouge.org

Texte: Claire

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