T2 TRAINSPOTTING – DANNY BOYLE

Ce matin, je me suis levé. J’ai fait quelques brasses dans la piscine que je viens de faire construire dans le coin le plus ensoleillé de ma villa. Au sortir de ce bref entraînement, j’entends mes deux enfants se chamailler gentiment dans notre cuisine dernier cri pendant que notre gouvernante me prépare un solide encas en vue de la journée de travail particulièrement chargée qui se présente. Je suis directeur financier dans un cabinet d’affaires mondialement connu. La mère de ma progéniture est déjà partie, l’organisation du shooting à Milan l’ayant obligée à prendre un avion aux aurores pour pouvoir rentrer à l’heure pour le défilé de ce soir, défilé auquel je n’assisterai probablement pas. Et soudain, alors que je suis en train d’avaler mon deuxième verre de jus de fruits bio sur-vitaminé, un jet acide d’angoisse embrase mon œsophage avec une fulgurance inédite : « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Pourquoi je le fais ? J’aurais pu saboter mes études de commerce, J’aurais pu devenir graphiste à l’arrache et adorer ça, continuer à attendre mon salaire chaque mois à partir du 15 et faire quand même la fête, j’aurais pu fumer comme un pompier et boire plus que de raison, j’aurais pu rencontrer des personnes qui me font encore m’émouvoir comme un gosse à 44 ans. Putain, quand est-ce que tout a merdé à ce point ? »

Qui n’a pas déjà senti la nostalgie, cette pensée saugrenue et vaine, se distiller dans sa cervelle ? Qui ne s’est pas déjà dit : « Et si je pouvais tout recommencer ? » En 1996, Danny Boyle nous donnait sa réponse à la question. Trainspotting. Adapté du livre éponyme du romancier écossais Irvine Welsh, ce film aux allures de long clip halluciné racontait les péripéties d’une bande de losers d’Edinburgh, qui tentent d’échapper à l’ennui oppressant et à la violence de leur environnement entre shoots d’héroïne, bastons de pub et combines foireuses. Foutage de gueule poseur et opportuniste pour certains, manifeste cinématographique de la génération X pour d’autres, le film qui fit découvrir entre autres Ewan McGregor (Renton) et Robert Carlyle (Begbie) au grand public eut au moins le mérite de poser une bonne question : comment je me débrouille avec mon libre arbitre ? Bon, ça va, ce n’était pas non plus l’Étranger de Camus, mais la pertinence des questions soulevées sur plusieurs concepts tels que l’hédonisme, la convoitise, la surconsommation, le nihilisme, en ajoutant à cela un montage et un scénario ultra-percutant en faisait une œuvre qui, sans conteste, plaçait une nouvelle fois le cinéma britannique sur l’échiquier mondial du septième art.

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Et vingt ans plus tard, que reste-t-il de nos amours de jeunesse ? Est-ce qu’il nous reste suffisamment de patate pour cavaler avec Rent-Boy dans les rues d’Edinburgh sur les accents furieux de Lust for Life ? Est-ce que la morgue fielleuse de Sick Boy, la maladresse pathétique de Spud et la paranoïa délirante de Begbie nous procurent-elles le même plaisir de cinéphile ? Parce qu’ici, le maître-mot, c’est bien le plaisir. Notre plaisir est-il toujours intact ? Libre à vous de faire votre propre avis, mais pour moi, c’est oui. Bien sûr, ça sent un poil le réchauffé. Quand une recette est bonne, pourquoi se priver de la resservir à qui voudrait bien payer ? Surtout pour le roublard Danny Boyle, passé maître dans l’art de la manipulation de l’image, quitte à noyer l’auditoire sous un déluge de beats et une rafale de stroboscopes pour faire passer son discours coûte que coûte. Même jusqu’à la nausée. Parce que le début du film laisse une impression étrange. Comme si Boyle voulait trop en dire.

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Comment résumer 20 ans en quelques minutes ? Évidemment, les stigmates du temps sont là, bien réels pour tout le casting du film. Pas de tricherie, mais pourtant quelque chose sonne faux. Un peu comme le cachet d’Obi-Wan McGregor qui doit désormais avaler à peu près la moitié du budget total du film, le vernis clipesque ultra-léché, à l’image des pubs gentrifiés du centre d’Edinburgh qui font la promotion de leurs nouvelles apps plutôt que de la fraîcheur de leur ale, laisse une impression de déception face à une fraude médiocre. Tout ce raffut pour nous expliquer que personne n’a rien compris à la maxime du premier Trainspotting !? Choose Life. Choisis la vie. Ne te drogue pas. Fais du sport. Travaille. Marie-toi. Fais des enfants. Mais ne viens pas me faire la morale parce que toi aussi, tu es un putain de drogué. Sauf que ta dope à toi, le truc qui te fait surkiffer, c’est le dernier iPhone, c’est une parka Preston de chez A.P.C. ou un brunch cosy à l’Hôtel Particulier. Mouais. Tout ça, on savait. Merci Danny mais si c’était juste pour en remettre une couche, fallait pas t’embêter… Mais les choses ne sont pas si simples. Et lorsque le récit se met en place, les ambitions du réalisateur se font plus nettes, débarrassées de l’esbrouffe visuelle qui n’en reste pas moins la marque de fabrique tant appréciée du style Boyle.

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On se souvient avoir laissé Renton empocher le pactole à la fin du premier film. 20 ans plus tard donc, il revient. Employé lambda dans une société lambda, à peu près en forme, il retrouve Spud (Erwan Bremner saisissant de justesse) plus drogué que jamais mais toujours aussi touchant et Sick Boy (Johnny Lee Miller en parfait connard de service), devenu patron d’un pub dans une zone banlieusarde qu’on croirait ravagée par une apocalypse nucléaire, et maître-chanteur à ses heures pour assouvir ses envies gargantuesques de coke. Et Francis Begbie a pris 30 ans ferme et c’est tant mieux. Et même si c’est un peu maigre pour faire un film, on comprend vite pourquoi on s’attache à ses personnages. Parce qu’ils sont humains. Parce qu’ils sont tous pétris des mêmes contradictions. Avides de plaisirs égocentriques mais en même temps gardiens de leurs sentiments. En enfilant une série de saynètes qui compile tous les points de vue et les atermoiements des protagonistes sur l’amitié, l’amour, la paternité, Boyle a l’humilité (presque naïve diront certains) de nous proposer un miroir parfaitement réaliste qui va bien au-delà de la simple mise en abyme conceptuelle. En effet, qui mieux que Boyle, fils spirituel du pop art et de Francis Bacon (dont il s’inspira de l’œuvre pour la lumière du premier opus), pouvait rebattre les cartes avec autant de lucidité ? Oui, on vieillit ; oui, on fait des erreurs et on en garde les remords toute une vie ; cela fait-il de nous des monstres, ou du moins des gens malhonnêtes, pour autant ? Derrière cette superbe qu’on affiche pour masquer les rides et enjoliver les béquilles, se cache une infatigable nécessité de rester debout. L’erreur qu’aurait pu faire Danny Boyle, eut été de banaliser son propos en faisant une simple mise à jour. Mais Boyle est malin, et s’il utilise tous les subterfuges que lui permettent l’outil numérique pour faire étalage de son brio et nous la jouer hyper-tendance, c’est pour accentuer de manière formelle la fracture infranchissable entre les héros, éternels ados englués dans leur passé, et une société transformée en gigantesque plateau de real-tv.

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Définitivement déconnectés d’une société à l’hédonisme fallacieux, que leur reste-t-il ? Des histoires. De vraies histoires. Des milliers de petits instants aussi fugaces qu’importants. À l’heure de Twitter, à l’heure du « aussitôt dit, aussitôt buzzé », il existe encore des endroits où rien n’est glamour, où tout sent la misère et la poisse et, d’où paradoxalement surgit la vie. Un gros majeur à la Faucheuse, majeur qu’on sait pourtant parfaitement inutile. Faussement nihiliste, mais résolument optimiste, Boyle clôt son dernier film par le très beau geste de Renton, enfin apaisé, posant un diamant sur un sillon. Et voilà Iggy.

Sortie : 1 mars 2017

Texte : Jimmy Kowalski

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