LOVING – JEFF NICHOLS

Les histoires d’amour finissent bien. À Hollywood. Sauf qu’ici, on n’est pas à Hollywood. On est chez Jeff Nichols, auteur du très remarqué Midnight Special en 2016. Malheureusement, une fois n’est pas coutume, les distributeurs français ont bien fait leur boulot de camelot et tous les gens qui passent devant l’affiche de Loving, ou matent d’un œil distrait la bande-annonce, n’y voient qu’une énième et mièvre romance avec violons et chromos bucoliques. La belle petite histoire sur fond de Grande Histoire. Hé ben non ! Bien sûr, Jeff Nichols n’a ni la fougue passionnée d’une Jane Campion ni le lyrisme spectaculaire d’un Steven Spielberg, mais à bien y regarder, le cas de Mildred et Richard Loving n’a rien d’incongru dans la filmographie du réalisateur.

D’ailleurs, que voit-on sur cette affiche ? Un couple qui s’enlace tendrement, un couple, front contre front, qui se tient la main de manière pudique, presque hésitante, sur fond de soleil couchant sur la campagne. En s’attardant un peu, quelques secondes à peine, on note qu’il s’agit d’un couple …mixte ? Beh. …Interracial ? Non plus. Un homme blanc, une femme noire ? Aaah, bordel ! On s’en fout de la couleur de peau, non ? On est au paradis, dans la campagne de Virginie, il fait beau, les saisons passent doucement, ces gens ont juste envie d’être heureux, semble-t-il. Elle est enceinte, ils s’aiment, ils décident donc de se marier. Voilà, il est où le problème, hein ??? En quoi est-ce que ce mariage peut être une menace ? Le problème est que nous sommes dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. God Bless AmeriKKKa ! Quand j’évoquais le paradis, je ne songeais qu’à mentionner bien évidemment la Bible Belt ; cet endroit si charmant du Sud des États-Unis célèbre pour son prêt-à-(dé)porter local à cagoules pointues, ce havre de paix pastorale aux champs épinglés de croix en feu, loin de la décadence démocrate des villes, est en fait un véritable enfer et nos pauvres tourtereaux, en décidant de se marier, ont précipité leur damnation. Pourtant, ce n’est pas faute, aussi bien du côté des autorités stoïques que de leurs propres amis résignés, de les avoir prévenus : tu es blanc, et toi tu es noire, c’est une union contre Nature. Souvenez-vous de Babel ! Faites un effort, bon sang ! Si Dieu a fait les femmes et les hommes de différentes couleurs et les a envoyés valser, selon leurs races, aux quatre coins du monde, c’est pour une bonne raison, non ?

Non. Ce n’est pas une bonne raison.

Et non, il n’est jamais bon de réécrire des histoires millénaires à sa convenance. Surtout quand on les travestit en vue d’annihiler toute forme d’altérité qu’on trouverait génante.

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Très vite donc, Nichols esquive le piège du mélo pavé d’amours contrariées pour entrer dans un récit à l’envergure tragique qui, à pas feutrés, fait froid dans le dos. L’air de rien, sur un tempo à la lenteur caractéristique qu’on lui connait depuis Shotgun Stories, Nichols filme la lutte (et la vie) déterminée de ce couple arrêté et inculpé pour le simple fait de s’aimer face à une loi absurde. Face à l’abjection des mots, le déni de l’intelligence, Nichols s’emploie à dépeindre un environnement bienveillant, une forme d’Eden merveilleux dans lequel évoluent Mildred, Richard et leurs proches. Hommes et femmes dignes, humbles et laborieux, Nichols ne verse jamais dans un pathos misérabiliste visant à donner un visage aux victimes. La violence n’apparait jamais à l’image. Elle n’est suggérée qu’à la toute fin du film, laissant pendant tout le film la part belle au combat des justes, des bienheureux, jusqu’à ce qu’une seule phrase laisse exploser toute l’abomination de cette loi, cela pour mieux clouer définitivement au pilori les justifications nauséabondes de la logique ségrégationniste.

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Digne et humble sont les mots qui définissent le mieux l’évocation de ce combat. En s’emparant d’un fait qui fera date dans l’histoire de l’égalité des droits des races – le cas Loving vs. Virginia à l’origine de l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis rendu en 1967 (9 ans  plus tard !!) qui déclara, à l’unanimité, anticonstitutionnelle toute loi apportant des restrictions au droit au mariage en se fondant sur la race des époux – Jeff Nichols ne parle de rien d’autre que ce qu’il évoque depuis toujours dans sa filmographie : le combat digne et humble de l’humain contre des forces qui le dépassent, le divin pourrait-on dire. Dans Take Shelter, un père de famille ressent une menace qui se matérialise par le déchaînement des forces de la nature. Dans Midnight Special, un père de famille (décidément !) sauve son fils aux pouvoirs surnaturels des griffes d’une secte d’allumés millénaristes.

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Dans Loving, le réalisateur, avec cette histoire, cette fois-ci tirée de faits réels, nous montre un couple (en quelque sorte les parents des protagonistes de ses précédents films) en proie à la menace « divine » qui permet aux chrétiens de justifier, et ce, encore de nos jours, l’esclavagisme et plus globalement la doctrine raciale. Cependant, et c’est pour cette raison que le film est aussi fort que beau, ici point de procès à charge contre les bigots et les racistes de tous poils. Aussi peu disert que ses protagonistes, le récit ne se fait jamais le plaidoyer d’une partie contre l’autre. Au contraire, l’appareil d’état ségrégationniste, évoqué au travers de ses représentants (le shérif et ses adjoints, le juge fédéral) n’a pour seul défaut que d’appliquer la règle. Sans se poser de question. Postulat de départ des pires atrocités que l’humanité ait jamais commise, cela dit en passant. Dans ce combat sempiternel entre l’homme et ce qui le transcende, faisant quasiment œuvre de récit mythologique, Nichols se fait ainsi le partisan de ne pas accabler la bêtise pour magnifier la beauté et la noblesse de cœur.

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Peu habitué des figures de styles, Jeff Nichols clôt son film par une antiphrase visuelle qui résonne comme un magnifique hommage. Richard (Joel Edgerton épatant en maçon taiseux et renfrogné) observe ses enfants qui jouent sous la frondaison d’un arbre. La caméra, dans un cadrage en plongée des hauteurs, montre une corde qui s’enroule autour d’une branche pour fabriquer… une balançoire. Et l’on ne peut, saisi par la puissance évocatrice de l’allusion, s’empêcher de penser à la sublime Nina Simone chantant « Strange Fruit » : “ Southern trees / Bear strange fruit / Blood on the leaves / And blood at the roots / Black bodies / Swinging in the southern breeze ” (Aux arbres du Sud / Pendent d’étranges fruits / Du sang sur les feuilles / Et du sang sur les racines /  Des corps noirs / Qui se balancent dans la brise australe). Hommage qui, malheureusement, par les sales temps qui courent, sonne comme un avertissement à rester plus que jamais vigilants.

Écrit et réalisé par Jeff Nichols
Sortie le 15 février 2017.
Joel Edgerton : Richard Loving
Ruth Negga : Mildred Loving
Michael Shannon : Grey Villet
Nick Kroll : Bernie Cohen
Marton Csokas : Sheriff Brooks
Bill Camp : Frank Beazley
Terri Abney : Garnet
Jon Bass : Phil Hirschkop
Sharon Blackwood : Lola
Will Dalton : Virgil
Chris Greene : Percy
David Jensen : Juge Bazile
Christopher Mann : Theoliver
Alano Miller : Raymond

Texte : Jimmy Kowalski

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