PATERSON / GIMME DANGER – JIM JARMUSCH

Actualité oblige, je vais vous inviter à voir non pas 1, mais 2 films ce soir. Ouais, chez The Unchained, on mouille grave le maillot pour nos lecteurs. Pourtant, le pari est audacieux tant la tâche est ardue, tant l’écart semble infranchissable entre les deux. Comment arriver à concilier un éloge de la lenteur et une bacchanale de fureur ? Comment faire cohabiter le murmure doux d’un stylo sur du papier avec la stridence rageuse d’un riff de sax ? Qui d’autre que Jim Jarmusch, l’éternel adolescent sur qui les années ne laissent aucune trace, pouvait me faire ce cadeau (un peu) empoisonné ? Pourtant, à bien y regarder, et j’ai envie de dire comme toujours, les apparences sont aussi trompeuses que les similitudes nombreuses. Pour entrer dans le cinéma du Big Jim, un petit conseil. Pensez au trajet que vous faites tous les matins pour aller au taf. Toujours les mêmes immeubles, souvent les mêmes visages, et inlassablement le même nombre de pas de votre appart’ au métro. Bright lights, big city. Et cependant, un matin, vous avez quelques minutes d’avance et vous levez les yeux. Et vous vous rendez compte que tous les matins, depuis tous ces mois, voire toutes ces années, vous n’aviez pas vu un détail, presque infime, une craquelure sur un mur, un reflet sur un rideau de fer, et immédiatement, votre imaginaire se met en marche. Voilà, vous y êtes, bienvenue chez Jarmusch.

Paterson vit à Paterson, New Jersey. Paterson est chauffeur de bus. Il a les traits rêveurs de l’acteur Adam Driver. Il mène une vie calme et heureuse en compagnie de Laura, aussi jolie qu’enthousiaste (que celui ou celle qui ne tombe pas amoureux en une fraction de seconde de Golshifteh Farahani vienne me voir !!!) et de Marvin, un bouledogue anglais, jaloux et borné comme un bouledogue anglais. Paterson n’est pas du genre à écouter The Stooges, non. Plutôt bebop ou rhythm ’n blues, à la rigueur. Il ballade lentement sa carcasse longiligne et massive au volant de son bus, chaque jour sans faillir, du matin, réveillé par la lumière qui se glisse dans la chambre, au soir, bercé par les conversations des habitués doux-dingues du bar du quartier. Pour certains, ce pourrait être un cauchemar. Ce qui semblerait être une relecture moderne (mais tout aussi angoissante) du mythe de Sisyphe est pour lui un idéal.

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Car Paterson, dès l’instant où il est réveillé, s’imprègne, s’imbibe, se nourrit des choses de la vie et les retranscrit sur papier. On pourrait croire Paterson enchaîné à une existence plombée par le labeur, mais Paterson est un homme libre, aussi libre que les vers qu’il dépose avec application sur les pages blanches d’un petit carnet. Son esprit s’affranchit de la malédiction de la pesanteur et, en indéfectible optimiste, il nous emmène, tel Peter Pan, au pays des enfants poètes et des éternels amoureux. À l’instar de son idole, l’écrivain William Carlos Williams, Paterson dresse la cartographie sublimée de cette banlieue paisible, à mille lieux de l’effervescence hystérique de sa voisine New York. À travers ses mots, puisant son inspiration entre les cupcakes cubistes de Laura et une apparition légendaire de Method Man en rappeur de lavomatic, Paterson donne de son quartier la vision d’une plénitude profondément humaine, plénitude d’où s’en dégage au final toute sa singularité. Jim Jarmusch, dans toute sa filmographie, entre Johnny Depp dans Dead Man, ou Roberto Benigni dans Down by law, a toujours donné un rôle central à la figure de l’idiot, au sens philosophique.

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La plénitude de Paterson, faite d’authenticité, fait de lui un être qui agit de lui-même, qui, de sa propre initiative, pense et crée, en fonction de règles pourtant coercitives, parce qu’empli de sa propre singularité, singularité qu’il a puisé dans le merveilleux du quotidien. Un cycle perpétuel sur lequel, comme à son habitude, Jarmusch nous laisse au final méditer, avec en point d’orgue le nom même de Paterson (père-fils), véritable da capo al fine de cet élégant concerto urbain : est-ce l’écrivain qui invente le verbe ou bien l’écriture qui engendre l’homme ? Vous avez 2 heures.

En parlant d’idiot, en voilà 4 qui ont marqué l’histoire. The Stooges. En s’affublant du même nom que la troupe de slapstick des années 30 The Three Stooges, James Osterberg aka Iggy Pop, les frangins Ron et Scott Asheton et leur pote Dave Alexander ne pensaient sans doute pas révolutionner la musique, et encore moins être les précurseurs du punk rock. Tout en n’ayant strictement rien à foutre de tout, et pourtant s’inscrivant comme contrepoint revigorant d’un Flower Power expurgé de ses idéaux politiques et rattrapé par le consumérisme, nos quatre crétins vont de 1968 à 1974, en trois albums séminaux et cataclysmiques à la fois, ingurgiter les standards du blues pour n’en recracher que la furie destructrice et cathartique.

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Dans son documentaire Gimme Danger, jumeau sous amphets du débonnaire Paterson, Jarmusch interviewe pendant presque deux heures un Iggy Pop aussi disert et volubile que le personnage de Paterson est silencieux et sombre. Quand la caméra de Paterson prend son temps pour glisser avec fluidité sur la courbe du monde, le montage en cut-up de Gimme Danger rend à merveille la distorsion spatio-temporelle totalement anarchique de cette époque, magma en fusion d’influences pop, fruit de l’imaginaire d’Osterberg enfant, entre émissions pour enfants totalement perchées et vie bucolique dans un trailer park. Matière brute que l’Iguane – âgé de 22 ans à la sortie de l’album éponyme The Stooges – et ses potes ne vont pas hésiter une seconde à tripoter, à malaxer, à secouer pour en faire jaillir Down in The Street, No Fun ou plus tard Search and Destroy sur Raw Power, album qui signera l’auto-combustion du groupe et le démarrage de l’aventure solo d’Iggy Pop.

The Stooges In the Studio
LOS ANGELES – MAY 23: Iggy & the Stooges (L-R Dave Alexander, Iggy Pop in front, Scott Asheton in back and Ron Asheton) pose for a portrait at Elektra Sound Recorders while making their second album ‘Fun House’ on May 23, 1970 in Los Angeles, California. (Photo by Ed Caraeff/Getty Images)

Aussi dissemblable visuellement que dans leurs intensités sonores, là où Paterson est une épure, un haïku lancinant qui rappelle le génialissime Ghost Dog, Gimme Danger, rythmé par les souvenirs parfois abscons parfois hilarants du père Iggy, vieux singe sage revenu de tous les abus, est une grenade cinématographique qui s’éparpille à tous vents, kaléidoscope bordélique dans lequel on se laisse entraîner comme des gosses à la fête foraine, hypnotisés par toutes les lumières et tous les sons. Et cependant, on se rend compte qu’on pourrait très bien échanger les rôles, tant le dénominateur commun apparait au final comme étant Jarmusch lui-même, aussi conducteur de bus taciturne que stagediver incontrôlable, gentleman sans blason, samouraï sans maître. Et que le poème de William Carlos Williams ne pourrait pas trouver plus sincère interprète qu’Iggy lui-même.

I have eaten
the plums
that were in
the icebox

and which
you were probably
saving
for breakfast

Forgive me
they were delicious
so sweet
and so cold

Paterson
Écrit et réalisé par Jim Jarmusch
Sortie le 21 décembre 2016.
Adam Driver – Paterson
Golshifteh Farahani – Laura
Nellie – Marvin
Rizwan Manji – Donny
Barry Shabaka Henley – Doc
William Jackson Harper – Everett
Chasten Harmon – Marie
Method Man – lui-même
Sterling Jerins – la jeune poétesse
Johnnie Mae – la femme de Doc
Sophia Muller – la jeune fille
Owen Asztalos – l’enfant
Masatoshi Nagase – le poète japonais

Gimme Danger
Documentaire écrit et réalisé par Jim Jarmusch
Sortie le 1er février 2017.
Iggy Pop – lui-même
Ron Asheton – lui-même
Mike Watt – lui-même
Danny Fields – lui-même
Scott Asheton – lui-même
James Williamson – lui-même
Kathy Asheton – elle-même
Steve Mackay – lui-même

Texte : Jimmy Kowalski

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