AMERICAN HONEY – ANDREA ARNOLD

Disparue des radars. Hors-champ. Voilà presque 7 ans qu’Andrea Arnold n’avait pas donné de nouvelles. Depuis l’électrisant Fish Tank en 2009, le parcours de la réalisatrice britannique ressemblait à s’y méprendre à celui de ses personnages. Comme un insecte nocturne qui, contrairement à ses congénères agglutinés autour d’une incandescence, laisserait glisser son vol à la frontière du halo, sans jamais risquer de s’irradier trop près de la source. Trop près des médias. Trop près du cirque. Pas folle la guêpe, malgré l’avalanche de récompenses depuis son premier court-métrage en 2004, elle ne s’est jamais engluée dans les compromis visuels ni dans un story-telling convenu. C’est plutôt même à coup de dard, toujours sur la défensive, toujours vigilante, qu’elle vient raviver quelques notions élémentaires sur les rapports humains, sur les tabous, sur la vie, et sur le cinéma, d’une certaine manière. Même si c’est douloureux, on est bien d’accord qu’une piqûre de rappel, ça fait du bien.

Il y’a quelque chose de pourri au pays du Roi Dollar, on l’a vu récemment dans les urnes. Si l’économie néo-libérale ne s’est jamais aussi bien portée, avec un chômage avoisinant le “théorique” seuil du plein emploi, la société américaine n’a cependant jamais semblé aussi malade, et, cela vu du continent européen, la schizophrénie rampante et cependant spectaculaire du corpus des États-Unis – In God We Trust inscrit sur les billets de banque en étant la marque la moins insidieuse – ne s’est jamais manifesté avec autant de violence sur ses propres citoyens que depuis ces vingt dernières années. Malheureusement, le melting-pot longtemps défendu par les combattants des droits civiques depuis l’après-Vietnam a fait long feu et 9/11 est venu planter le dernier clou sur le cercueil du “gendarme du monde”. Mais si les dommages ont été importants à l’échelle de la géopolitique mondiale, c’est à l’intérieur, en Oklahoma, au Kansas, dans le Colorado (principalement le quart sud-ouest) que l’impact de cette lente agonie socio-politique a été le plus violent.

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Comme un mauvais remake – je l’avais déjà évoqué dans ces colonnes à propos du remarquable Hell or High Water de David Mackenzie – les préceptes de l’État-Providence sont à nouveau mis à mal, et une frange de plus en plus importante d’américain-e-s sont, au mieux mis-es sur la touche, au pire mis-es au rebut. Cependant, les gens (sur)vivent, et l’on pourrait y voir là l’étrange (et finalement sempiternelle) cohabitation du pire et du meilleur génie américain finissant par fusionner pour faire surgir des vestiges une alternative. Le mythe de la frontière encore vivace à l’esprit, une nouvelle génération de pionniers, toutes origines confondues, fils et filles de vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan ou d’ouvriers licenciés des Big Three, restent droit dans leurs pompes. Pourtant, on est loin des Kids avides de sexe et de défonce de Larry Clark ou des gentils slackers mous de Clerks. On est loin de la génération X. Du neuf fait avec du très vieux. Bien sûr, ouais, un p’tit peu de weed, du bon gros son qui claque, ça rend la vie plus cool mec.

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Parce que dans le cinéma d’Andrea Arnold, il n’est pas question de montrer la vie seulement dans sa rudesse, ni d’échafauder un récit initiatique qui prendrait la matière brute d’un personnage pour la transformer en un concept édifiant. Non, dans American Honey, les gens sont les fruits de leur environnement. Point. Récupérer de la nourriture avariée dans un container est un fait, une éventualité. Star, le personnage central du film (Sasha Lane, bouleversante de naturel et débordante de vie) en a pleinement conscience et subvenir, en tant qu’aînée, aux besoins de ses deux jeunes frères et sœurs est une composante indiscutable de sa vie. Sans le moindre misérabilisme, la caméra virevoltante de Robbie Ryan (déjà présent sur Fish Tank) nous emmène dans ses pas, ou disons plutôt dans le regard de Star. Pourtant, malgré l’attachement qu’elle porte aux deux enfants, elle rencontre une troupe de jeunes vendeurs ambulants de magazines et se laisse séduire par leur “chef” Jake (Shia Labeouf parfait en gueule d’amour badass). Et même si rien ne ressemble plus à une chambre de motel qu’une autre chambre de motel, on se retrouve très vite embarqué dans une aventure où la transgression, au sens primaire de faire un pas de côté, devient mode opératoire. Entre blagues potaches et moments de grâce, l’émotion ne surgit jamais où on l’attend.

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S’il est question de drogue, de sexe, de violence (parfois les 3 en même temps), les faits sont évoqués de manière empirique, presque à la manière d’un anthropologue, pour dresser un tableau réaliste, mais ce qui donne à ce road-movie – qui n’en est pas réellement un, les personnages n’évoluent quasiment pas entre la première et la dernière séquence – la magie qui transcende et cimente l’ensemble narratif, ce sont ces embardées visuelles, ces véritables sorties de cadre, déjà familières dans Fish Tank. Lorsque la caméra fait la part belle à la nature, à la fois matrice bienveillante et deus ex machina, en tentant de suivre le vol d’un papillon ou d’une luciole ou en laissant libre cours aux aberrations chromatiques générées par un plan en contre-jour (perte du point, décadrage, etc…), ou bien en explorant les interstices semi-sauvages à la lisière du tissu urbain dans lesquels se perdent parfois les protagonistes, la nature s’empare à son tour de la mise en scène et Andrea Arnold, avec l’humilité d’un Edward Curtis de la génération post 11-Septembre, raccroche les wagons avec délicatesse. Comme si, dans les agissements décomplexés de ces ados, enfants grandis trop vite, il y’avait une réminiscence du Walden d’Henry David Thoreau qui se confronte au visage propre et lisse de l’Amérique bien-pensante, que seule la Nature (les animaux en particulier) saurait reconnaître au final. À l’image de cette scène époustouflante lorsqu’au petit matin, Star, perdue dans ses pensées, ne voit pas s’approcher d’elle un grizzly. Bientôt nez à museau avec l’énorme animal, elle ne semble aucunement apeurée, et ce dernier la renifle, presque timidement, comme il le ferait avec une fleur, puis s’en va, aussi majestueusement qu’il est apparu.

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Même si ces intermèdes de contemplation extatique et le caractère improvisé des personnages provoquent certaines longueurs, American Honey se regarde comme on pourrait regarder des photos de vacances, avec cette faculté évocatrice de mettre en éveil tous les sens. De donner envie.

Pour une piqûre, c’est plutôt bien.

Écrit et réalisé par Andrea Arnold
Sortie le 8 février 2017.
Sasha Lane – Star
Shia LaBeouf – Jake
Riley Keough – Krystal
McCaul Lombardi – Corey
Arielle Holmes – Pagan
Crystal Ice – Katness (as Crystal B. Ice)
Veronica Ezell – QT (as Verronikah Ezell)
Chad Cox – Billy (as Chad McKenzie Cox)
Garry Howell – Austin
Kenneth Kory Tucker – Sean
Raymond Coalson – JJ
Isaiah Stone – Kalium

Texte : Jimmy Kowalski

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