MOONLIGHT – BARRY JENKINS

En attendant d’entrer dans la salle du Studio 28, dans la rue Tholozé qui grimpe au pied de la Butte, dans le hall d’entrée aux murs recouverts de miscellanées poussiéreuses, il y’a cette affiche du Napoléon d’Abel Gance.

La petite histoire du cinéma raconte qu’Albert Dieudonné, l’interprète du rôle de l’empereur fut tellement marqué par le rôle qu’il en serait arrivé avec les années à se prendre pour Bonaparte lui-même. Selon ses dernières volontés, il fut même enterré portant son costume de Napoléon. Barge, non ? Est-ce donc une fatalité, une perte totale de sa propre conscience, ou au contraire, la consécration ultime d’une carrière d’en arriver à incarner à ce point un personnage, à le sentir à l’intérieur de soi comme une re-naissance ? Et puis tout d’abord, qu’est-ce qu’un personnage ? Si l’on s’en tient à l’étymologie latine, le mot persona désignait tout d’abord le masque de l’acteur. Puis son usage l’a amené à signifier le personnage ou le rôle. Ainsi, une “personne” et ses dérivés en proviennent. Carl Gustav Jung (sacré CG, encore lui !) reprend ce terme pour désigner une instance psychique d’adaptation de l’être humain singulier aux normes sociales. En gros, la persona est le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société. Elle donne à tout sujet social une triple possibilité de jeu : « apparaître sous tel ou tel jour », « se cacher derrière tel ou tel masque » et « se construire un visage et un comportement pour s’en faire un rempart ». Si je vous parle de tout ça, c’est pas seulement pour faire le quèque, c’est surtout parce que Moonlight, le film de Barry Jenkins est un des plus fantastiques exemples de jeu d’acteur qu’il m’ait été donné de voir récemment.

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Un documentaire, c’est intéressant, édifiant voire passionnant. Mais les gens qu’on y voit sont eux-mêmes, parce le but du réalisateur est de trouver la place idéale de sa caméra-stylo, celle qui permet de retranscrire le réel sans que le dispositif de captation n’influe sur le sujet. En revanche, ce qu’il y’a de magique dans le cinéma – je parle à la fois de la technique et du lieu de projection – et en particulier dans les fictions, c’est cette étrange capacité à provoquer des réactions émotionnelles qui relèvent parfois de l’inconscient alors que l’on sait que l’on contemple une fraude manifeste ! Il suffit parfois d’un regard, d’un geste pour générer toute une histoire. Et, en tant que spectateur, on comprend le personnage. Parce que le “vaisseau” qui transporte cette idée si complexe de la mémoire sensorielle, ce vaisseau si fragile, et fort à la fois, qu’est l’acteur, ne doit sa réussite qu’à l’implication de l’enfant, de la femme ou de l’homme qui jouent ce rôle. Pourtant, ce que je vois là à l’écran, ce ne sont pas réellement Chiron, un garçon de 8 ans qui se fait racketter, puis un frêle ado de quinze en proie au doute sur sa sexualité, puis un adulte géant de papier, ou bien Paula, sa mère qui se défonce au crack, ou encore Juan, un dealer qui se prend d’affection pour ledit enfant, et ces trois vies ébréchées ne résident pas vraiment dans le quartier de Liberty City, banlieue triste de Miami. Mais alors, qu’est-ce que je suis en train de regarder ?

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Tempête sous un crâne. Tel un bigorneau secoué par les grandes marées, ce que je vois à l’écran bouscule ma perception et les certitudes qui en découlent. Comment vraiment incarner un personnage à l’écran ? Avec quoi se nourrir pour restituer (pour ne pas dire rendre) l’âme ? Et quand bien même les acteurs ou le scénariste viendraient eux-mêmes de quartiers pourris de Baltimore ou de Charleroi, comment sauvegarder dans le carton-pâte d’une installation cinématographique l’intensité de la vie, de la mort, de la solitude, ou bien de l’amour ? Pas la moindre idée, je l’avoue. Cependant, ce que je vois à l’écran, dans les yeux d’Alex Hibbert, l’acteur qui incarne Chiron enfant, c’est l’essence de la vie, la vraie, celle que j’ai pu croiser des années auparavant dans le regard d’un gosse de la cité Pablo-Picasso à Bobigny. Parce qu’en comparaison, mon enfance à moi, elle a plus ressemblé à un bac à sable géant bourré de jouets qu’à Germinal 2.0. Cela dit, j’ai eu la chance de participer à des classes vertes en tant qu’encadrant. Je dis la chance parce que j’en ai plus appris sur moi-même durant ces quelques semaines venant de minots du haut de leurs 8/10 ans tout keuss que l’inverse. Parce que tu lis dans les yeux revolver de ces petits humains-là qu’ils ne transigent pas avec la vie, cette charogne.

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Et là, le cul tranquillement posé dans mon fauteuil du Studio 28, je la vois à nouveau la vie, la vraie, se dérouler sous mes yeux. Le réel m’éclate à la gueule. La caméra m’agrippe les tripes et ne me lâchera qu’au moment où se déroule le générique de fin. Illusionniste méticuleux, Barry Jenkins, afin de parfaire le déroulement de 20 ans de la vie d’un homme avec ce que cela induit de bouleversements, a fait en sorte que les 3 acteurs incarnant Chiron à 3 étapes différents de sa vie, ne se rencontrent pas sur le lieu de tournage. Et cette illusion passe par le regard, ce miroir de l’âme. Cet enfant (Alex Hibbert donc), cet adolescent (Ashton Sanders) et cet adulte (Trevante Rhodes) partagent ce même regard. Et aussi incroyable que cela puisse sembler, ils paraissent connectés à tel point que l’on arrive à percevoir au fil des années, chaque couche d’humanité venant s’ajouter à la précédente. Ou que l’on arrive, inversement, à mesurer l’érosion de la rage entre les yeux de Chiron enfant et ceux de son identité adulte surnommée Black, affranchie du déterminisme de genre du mâle de cité. La grâce d’une danseuse étoile dans le corps d’un lion.

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Autre parti-pris artistique de Jenkins qui coupe court à toute conclusion hâtive sur un naturalisme forcé, c’est l’utilisation d’une caméra grand angle qui, littéralement, courbe et rend flou le réel aux abords du cadre, donnant ainsi cette sensation d’un déséquilibre permanent, de perspectives fuyantes, en d’autres termes, des enjeux d’une vie, constamment sur la brèche, qui échappent à Chiron et aux habitants de cet environnement mortifère, cantonné-e-s à une vie prédéterminée. S’ajoute à cela un travail méticuleux sur les couleurs pour rendre encore plus évocateurs les trois pans du triptyque, traitant ainsi la teneur de chaque période de la vie avec un spectre coloriel différent, mais laissant toujours une place éblouissante aux pastels des murs de Miami et aux néons qui balisent les nuits de l’été sans fin de Floride. Cette nuit dans laquelle les enfants noirs qui se baignent et s’embrassent sous la lune ont la peau bleue.

Écrit et réalisé par Barry Jenkins
Sortie le 1er février 2017.
Trevante Rhodes – Chiron adulte / “Black”
Ashton Sanders – Chiron adolescent
Alex Hibbert – Chiron enfant / “Little”
André Holland – Kevin adulte
Jharrel Jerome – Kevin adolescent
Jaden Piner – Kevin enfant
Janelle Monáe – Teresa
Naomie Harris – Paula
Mahershala Ali – Juan
Patrick Decile – Terrel

Texte : Jimmy Kowalski

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