LA LA LAND – DAMIEN CHAZELLE

Est-ce que vous avez déjà ressenti cette désagréable impression de faire quelque chose en sachant pertinemment que cela ne va servir à rien ? Ok, vous avez trouvé ? Un peu comme prendre une douche avant d’aider un pote à déménager… Vous y êtes.

Alors, me voilà en train d’écrire un article qui, au mieux, sera lu par des gens qui ont déjà leur propre avis – avis largement relayé par une mégatonne de lobbies culturels – et donc au final se ficheront éperdument de ce que je pourrais en dire ; ou, au pire, sera systématiquement zappé par les fans de doom norvégien et de grindcore coréen parce que c’est-une-comédie-musicale-donc-c’est-tout-pourri. Alors que moi, j’aime bien aussi Botch et The Blood Brothers, c’est injuste. Du coup, comme je n’aime pas la violence vaine des polémiques absurdes et que je suis surtout une grosse feignasse en mal d’arguments, j’ai décidé de ne pas parler de “La La Land” parce que tout le monde sait DÉJÀ que c’est le plus grand film des décennies passées et de celle à venir, qu’il est de toutes les nominations aux Oscars™ au point de relayer “Autant en emporte le vent” au rayon M6 productions, mais surtout parce que, oui, c’est une comédie musicale, je l’ai lu dans Libé ce matin.

lalaland-4

Et une comédie musicale, qu’est-ce que c’est sinon des gens qui se trémoussent en poussant la chansonnette alors que n’importe qui d’autre dans la même situation ferait tout… sauf ça. Non, mais, sérieusement, vous vous imaginez valser (ou pogoter, chacun son style) sur le toit de votre voiture en plein milieu d’un embouteillage Porte de Gentilly un jour de pluie, parce que “Nooooon, Ça ne peut Pluuuuus durer Entre nouuuuus !” Non, dans la vraie vie, PERSONNE ne fait ça. Pourtant, depuis les débuts du cinéma parlant, quel genre cinématographique a apporté autant de mythes, ou du moins, autant d’épisodes marquants et d’interprètes talentueux que la comédie musicale ? Je vous souffle la réponse direct : aucun. Parce qu’à bien y réfléchir, la comédie musicale est universelle. Dans la comédie musicale, il y’a du Shakespeare et du Victor Hugo. On peut y faire parler des chats, on peut y rencontrer un travesti bisexuel venant de la planète Transylvania, on peut parler du SIDA au milieu de l’outback australien, on peut s’affranchir des règles de la gravitation ; bref, on peut tout faire, et en particulier, parler avec légèreté des choses les plus dramatiques. Cependant, la comédie musicale, et son adaptation cinématographique au début des années 20 ne sont au départ rien d’autre que l’hybridation de deux numéros théâtraux : le burlesque et le music-hall, combinant au départ pour le meilleur et souvent pour le pire une trame trèèèès légère, ponctuée de numéros musicaux servant d’artifices spectaculaires.

lalaland-1

C’est peut-être de cette époque que date le grand malentendu sur les comédies musicales, de ces bluettes romantiques saucissonnées par le faste somptueusement artificiel des chorus lines des productions Ziegfield. Il faudra dès lors attendre “West Side Story” de Robert Wise en 1961 et “Hair” de Miloš Forman en 1979 pour que la comédie musicale ne soit plus seulement reléguée au rang de divertissement, mais considérée à juste titre comme un film « comme les autres », voire – ces deux films en étant les parfaits exemples – comme des films révolutionnaires et éminemment politiques, contredisant ainsi la définition debordienne du spectacle comme une entreprise propagandiste et totalitariste d’endormissement des masses. La mélodie devient réquisitoire, la danse devient un combat. Et même si “La La Land” n’est pas un brûlot contestataire, Damien Chazelle démontre une nouvelle fois, avec la même aisance que pour son précédent hold-up “Whiplash”, acclamé par la critique et le public, qu’il peut nous emmener où il veut, et que derrière une rom-com quadrillée par les canons hollywoodiens, se cache, si l’on y prête attention, une chronique aussi acide qu’en son temps, “The Player” de Robert Altman.

Allez, vous vous doutiez bien que je finirais quand même par parler du film. ATTENTION SPOILER : Ce film va changer votre vision du cinéma.

lalaland-3

Certes, je serais d’une malhonnêteté intellectuelle odieuse si je vous disais que “La La Land” s’adresse à tout le monde. Non, bien sûr, les fans d’Eugène Green, ou bien à l’inverse, de Justin Lin vont faire la grimace. Les fans de Rob Zombie aussi. Ça fait certes un peu cuistre, mais les comédies musicales s’adressent avant tout aux fous de Cinéma. Si vous voulez voir dans un même long-métrage un cinémascope étourdissant, un travail de lumière éblouissant, des acteurs aux talents protéiformes, des mises en scènes inédites, repoussant les limites du travelling et du plan-séquence et surtout de croiser en même temps les fantômes rayonnants de Nicholas Ray, d’Howard Hawks, de Billy Wilder, de Stanley Donen, d’Ernst Lubitsch et de Vicente Minnelli, courez voir “La La Land” sans attendre une seule seconde !! Pourtant, on ne sort pas du deuxième long-métrage de Damien Chazelle simplement avec ce sentiment d’en avoir eu pour son argent, et c’est sans doute cette marque-là qui restera, passée l’hystérie de l’auto-congratulation du showbiz lors du raout annuel des Oscars™.

lalaland-5

Déjà, dans “Whiplash”, on s’attendait sur le papier à une sorte de “Flashdance” jazzy, d’aucuns y virent un thriller psychologique haletant aux rebondissements spectaculaires. Avec ce deuxième opus, Chazelle prend le contre-pied du feel good movie attendu, pour dresser un portrait au vitriol d’Hollywood, moins désireux de montrer la machine à fabriquer les rêves que l’usine à briser les cœurs. Comme pour faire taire les détracteurs de la comédie musicale, le réalisateur utilise malicieusement cet appareillage bigger than life, baigné de soleil californien et pavé de clichés scénaristiques pour nous démontrer que non, la vraie vie ne peut pas se rembobiner comme une pellicule. Que la seule vraie usine à rêves est au fond de chacun de nous. Métaphore parfaite de l’enlisement de nos sociétés, le gigantesque embouteillage qui ouvre le film, tout en nous proposant rien de moins qu’un raccourci de tout l’héritage musical américain, montre qu’il suffit parfois qu’une mélodie nous trotte dans la tête pour relancer la moteur et ouvrir la voie (la voix ?). Mais qu’il suffit aussi de prendre la mauvaise sortie pour se perdre, sans jamais pouvoir faire machine arrière.

C’est décidé. Demain, je chante sous ma douche.

Réalisé par Damien Chazelle
Musique : Justin Hurwitz
Sortie 25 janvier 2017
Avec :
Ryan Gosling – Sebastian Wilder
Emma Stone – Mia Dolan
John Legend – Keith
J. K. Simmons – Bill
Callie Hernandez – Tracy
Jessica Rothe – Alexis
Sonoya Mizuno – Caitlin
Rosemarie DeWitt – Laura, la sœur de Sebastian

Texte : Jimmy Kowalski

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s