ARRIVAL – DENIS VILLENEUVE

Les voyages forment la jeunesse, dit-on. À cela, je pourrais ajouter qu’une (très sérieuse) étude réalisée par des chercheurs (anglais ?) vient de démontrer récemment que quiconque pratiquait une langue étrangère pouvait voir se modifier radicalement son raisonnement et plus généralement ses modes de pensée. Dont acte. Je serais bien mal placé pour contredire un tel fait étant données mes dispositions à me projeter dans un film lors d’une projection. Que voulez-vous ! Depuis tout petit, depuis “La Dernière Séance” de Mr Eddy, rituel télévisuel du mardi soir qui a fait mariner ma cervelle de minot de 10 ans dans les westerns et les films noirs de l’âge d’or hollywoodien, le cinéma est une drogue, une putain de came, un calice que je bois jusqu’à la lie, un ticket en partance pour un ailleurs plus beau que le réel. Lorsque je pénètre dans une de ces salles obscures, je deviens un papier buvard, littéralement, je me laisse happer par le scénario, j’essaye coûte que coûte de faire corps avec l’histoire, l’environnement déployé par la mise en scène pour me projeter, comme un personnage de second plan, au cœur même du récit. Je ne peux pas voir un film, disons de manière détachée. Autant dire que “Arrival” (Premier Contact en français), le nouveau, disons-le d’emblée, chef d’œuvre de Denis Villeneuve m’a embarqué à bras-le-corps pour ne plus me lâcher jusqu’au générique de fin.

Oublions les extra-terrestres un moment, puisque c’est de cela dont il est question : l’arrivée sur Terre de 12 vaisseaux dont aucun gouvernement ne sait si leurs occupants ont des intentions belliqueuses ou pacifiques, et l’impact que cette arrivée pourrait avoir sur la survie de l’humanité. On se doute très vite que, bien évidemment, et le réel nous le montre très froidement chaque jour un peu davantage, l’humain, sous quelque entité qu’il soit, n’est jamais prêt à l’arrivée d’intrus : divergence de coutumes, de lois, ou tout simplement différence de peau ou de langues…peu importe ! Quoi qu’on pense du récit de la Tour de Babel, avouons que c’est le bordel en permanence dans tous les coins du globe. Las ! La première moitié du film nous emmène donc avec application (et un peu de docilité et de complaisance de notre part, mais avec une touche d’orfèvre de la part du réalisateur) vers cette problématique maintes fois décrite dans à peu près 99,9% de la production graphique statique ou cinétique depuis les débuts de l’humanité : quelles péripéties doit-on traverser pour vivre ensemble et/ou pour envisager une altérité préjugée néfaste ?

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Et c’est là où l’adaptation de la nouvelle “The Story of Your Life” de Ted Chiang prend une ampleur proprement éblouissante et où le scénario d’Eric Heisserer mérite (presque) à lui seul tout l’intérêt porté au film. Aidé en cela par un sens mesuré et inédit de tempo entre lyrisme incandescent de tension des scènes à l’intérieur des vaisseaux et sobriété impeccable du jeu des acteurs (Amy Adams et Jeremy Renner extraordinaires !), le film se déploie avec majesté en une sorte d’arc-miroir où la seconde moitié du film répond et dépasse les questionnements de la première, ouvrant un niveau supérieur du récit, d’une beauté presque métaphysique tant justement, chaque scène nous fait peu à peu entrevoir une expérience sensible et émotionnelle bien au delà de ce que nous avions pressenti. Si je devais résumer ce film à un seul plaisir, ce serait celui de se faire manipuler, et on suit Denis Villeneuve dans ce voyage sans jamais faillir.

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À ce stade, il ne m’est guère possible d’en dire plus sans dévoiler une part conséquente du dénouement du récit. Cependant, je peux m’attarder sur un détail, qu’on pourrait voir comme la source même de cette structure en arc : le palindrome. Ce mot (traduit du grec palin « en arrière » / dromos « course ») désigne un mot dont l’ordre des lettres reste le même qu’on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche ; une figure de style d’une poésie vertigineuse qui se propage dans le film pour laisser cohabiter une chose et son altérité, deux variations qui finissent par se rejoindre, affirmant à la fois qu’il n’y a finalement pas de différence ou bien que chaque chose fait partie d’un tout plus vaste. Villeneuve articule ainsi son film autour de cet atome sémiologique et on finit par le voir partout : dans la forme des vaisseaux, dans l’interface de communication utilisée, dans le langage des aliens, dans leur forme organique, et plus prosaïquement, dans les choix des hommes face à la problématique de l’alter ego : est-ce un révélateur ou un destructeur de notre propre nature ?

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Au final, la vraie force du film de Denis Villeneuve est d’arriver à ne pas laisser s’étioler son film dans les bruits de la ville à la sortie de la salle. Bien au contraire, une forme de “résilience” cinéphile voit le jour, non plus seulement des bribes de pensées qui, chacun, nous font gentiment gamberger après une projection, mais une réflexion (réflection ?) sur notre rapport à l’art et à la vie en général. Le questionnement presque sans fin de la poule ou de l’œuf. De l’inné ou de l’acquis. Du hasard ou de la prédestination.

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Entre “2001, Odyssée de l’Espace” de Stanley Kubrick, “Rencontres du 3e type” de Steven Spielberg et sans conteste de la même trempe que “Solaris” d’Andreï Tarkovski, ce dernier opus en forme de thriller métaphysico-mélodramatique de Denis Villeneuve montre une nouvelle fois la singularité d’un auteur qui s’attache à décrire toute la sensualité des émotions grâce à une somme effarante de détails, tant dans la forme que dans l’écriture, le tout niché dans un récit à tiroir toujours plus élaboré. Depuis “Incendies”, le film qui l’avait fait découvrir au grand public en 2010 (et ce, malgré une carrière déjà bien remplie dès 1998) jusqu’au troublant “Sicario”, Denis Villeneuve n’en finit pas de surprendre et d’enthousiasmer le public et la critique. Jusqu’à son prochain qui n’est autre que “Blade Runner 2049”, la suite du monument SF des aventures de Rick Deckard. Ridley Scott peut avoir les miquettes. Grave.

Réalisé par Denis Villeneuve.
Scénario d’Eric Heisserer d’après la nouvelle “The Story of Your Life” de Ted Chiang
Sortie 7 décembre 2016.
Avec :
Amy Adams – Dr. Louise Banks
Jeremy Renner – Ian Donnelly
Forest Whitaker – Colonel Weber
Michael Stuhlbarg – Agent Halpern
Tzi Ma – Général Shang

Texte : Jimmy Kowalski

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