Juste la fin du monde – Xavier Dolan

Tout le monde a un jour, ou disons une nuit, fait ce cauchemar de se retrouver nu face à une foule. C’est, pour le moins… désagréable. C’est un peu cette sensation que je ressens, chaque fois que je regarde un film de Xavier Dolan. Et Juste la fin du monde n’est pas pour contredire mes propos. Pendant toute la projection, j’ai eu cette horrible impression que, si la lumière se rallumait brusquement, tous les visages des spectateurs seraient non pas rivés sur l’écran, mais plutôt en train de me dévisager, comme pour essayer de sonder mes pensées en ébullition. Heureusement, j’ai supposé, à moins que la salle ne fut remplie de cyborgs ou de psychopathes, que tous avaient cette même boule au ventre. Ça rassure de se sentir épaulé.

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Dolan. Xavier Dolan. Qu’est-ce qui a bien pu arriver à ce type pour qu’il fasse des films pareils ? À première vue, d’aucuns, parmi ses nombreux détracteurs, se disent qu’il est malade, que c’est un exhibitionniste, ou bien un paranoïaque animé par une furie expiatoire voire carrément christique. Ensuite, d’autres se disent aisément que c’est une diva, l’éternel ado avec un ego aussi démonté que les flots du Saint-Laurent. Moi, je me dis qu’il est vivant. Trop vivant peut-être (si tant est que cela veuille dire quelque chose). Et c’est aussi beau que terrifiant. « Peut-être n’ai-je pas vécu en mon propre corps : peut-être ai-je vécu la vie des autres ? » écrit Pablo Neruda. Peut-être que cette curieuse sensation à l’égard de l’œuvre de Dolan vient justement de ce don fantastique d’observation et de furieuse empathie avec l’espèce humaine, sans le moindre jugement, et avec toute l’obscénité, toute la cruauté que cela implique.

Depuis l’uppercut J’ai tué ma mère en 2009, rien n’est aimable dans la filmographie de Dolan. Les relations humaines, en particulier au sein du noyau familial, sont un catalogue de monstruosités. Une liste nauséeuse de dysfonctionnalités. Un champ de bataille. Et dans son plus récent opus, un champ de ruines. Louis (Gaspard Ulliel, que je n’ai pas envie de baffer pour une fois) revient le temps d’un repas dans sa famille qu’il a quitté douze ans auparavant. On comprend qu’il est metteur en scène de théâtre, qu’il est homosexuel et qu’un événement, suffisamment important pour les en informer, le force à revenir vers ses proches. L’attendent donc sa mère (Nathalie Baye), sa jeune sœur Suzanne (Léa “Street Cred” Seydoux), son grand frère Antoine (Vincent Cassel, sidérant de maîtrise) et sa femme Catherine (Marion Cotillard, qui a assurément pris des cours depuis The Dark Knight Rises). Comme aucun d’entre eux n’ose ou ne sait mettre les mots pour combler ce vide abyssal qui désormais les séparent (et qu’ils savent tous désormais infranchissable), va s’en suivre une farce grotesque où le verbe devient onomatopée, vocifération, jusqu’aux hurlements, pour finir par s’effondrer au profit d’un silence aussi pesant que libératoire. Chaque phrase prononcée par l’un-e est littéralement déchirée, éventrée par les autres pour trouver désespérément un sens à cette situation. Pour essayer de s’approprier un instant, même infime, de cette absurdité inéluctable qui leur échappe à tous : le temps. Aucun dialogue n’est alors possible, aucune communication envisageable. Les amarres se rompent à l’apéro, les machines prennent l’eau au moment de la salade, et c’est le Radeau de la Méduse avant la fin du dessert.

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Cependant, et c’est ici que surgit toute la maestria de Dolan, si personne n’est épargné, ni la mère démissionnaire, ni la sœur paumée, ni le frère brutal, ni la belle-sœur soumise, nul n’est jugé. Manifestement, Dolan trouve beaucoup plus intéressant, comme une sorte d’éthologue, de désosser le corpus familial en tant qu’institution au déterminisme destructeur pour voir comment interagissent ses membres à l’intérieur. Bien sûr, les visées de Dolan ne sont pas très académiques car le postulat de départ est loin d’être impartial. Bon, alors, oui, “L’enfer c’est les autres”, “Famille, je vous hais”, blablabla, rien de nouveau, si ce n’est le traitement totalement dénué de morale mais bienveillant que porte le réalisateur sur ses personnages. Et là, ça devient intéressant et on commence à se rapprocher du cœur des propos de Jacques Lacan : “l’inconscient est structuré comme un langage.” Tous les dysfonctionnements viennent de l’usage du verbe. Les protagonistes sont dans l’incapacité totale de mettre en forme leurs angoisses de façon intelligible. En surface, on se chicane à propos de la sauce piquante par peur d’évoquer la vraie raison de la venue de Louis. Sans connaître le texte original de Lagarce, le matériau utilisé par Dolan est un magma polysémique à la musicalité hyper expressive, chacun prenant la suite de l’autre dans une logorrhée ininterrompue, pour imprimer son propre ton, sa vision personnelle du naufrage en direct. Et même si parfois, certaines scènes auraient mérité de vrais silences, Dolan pousse l’équilibre de son film au plus près de la rupture en rajoutant de la musique sur les ultimes non-dits, comme pour interdire à ses personnages même un repos succinct avant le dénouement. Et même si parfois, on frôle le “too much” dans ces scènes d’introspection en forme de flashbacks, putain c’est beau à pleurer parce que Dolan a un sens de la dramaturgie et du romanesque débridé totalement assumé. Il y’a de la musique, il y’a des flous somptueux en focale super courte, mais on est beaucoup plus chez Chéreau, Pasolini et Fassbinder que chez Douglas Sirk. Pour accentuer cette intense claustrophobie que dégage ce spectacle, Dolan filme au plus près ses personnages, captant au passage des expressions des corps et des regards à l’intensité fulgurante. Pour emprunter au personnage d’Antoine, ce repas de famille, ce sont des animaux en cage.

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Et là, bien sûr, ça passe ou ça casse. “Juste la fin du monde” est, à ce jour, à la fois le film le plus maîtrisé de Xavier Dolan, mais peut-être aussi la démonstration des limites de son système. En effet, tout le film laisse une impression d’assister à une pièce de théâtre : l’élocution savamment travaillée des acteurs, le dosage des respirations, l’unité de temps, la circulation dans les lieux, la cohérence et l’utilisation de l’habillage sonore d’une pièce à l’autre de la maison. Par excès de réalisme frôlant la maniaquerie, Dolan privilégie la récitation d’un texte, certes brillant, au détriment d’un véritable épanouissement du jeu des acteurs qui, du coup, ne font que servir une prose. C’est le paradoxe de l’oiseau en cage. Libérez-le et il va mourir. C’est peut-être aussi ce que sous-entend le propos du film : l’importance capitale du sens des mots. Tout le film n’a de cesse de montrer des êtres en souffrance de ne plus pouvoir communiquer, les phrases se brisant au sortir de la bouche, et, ce particulièrement à la toute fin du film, lorsque une phrase est enfin posée avec fermeté par Louis, elle est vidée de sa substance, tordue et disloquée par son frère, par peur et par rage d’affronter la réalité. Cependant, tout au long de ce même film, la réalisation et la mise en scène sont totalement circonscrites, sans la moindre prise de risque de la part des acteurs, totalement soumis au diktat du scénario, une mécanique parfaitement huilée. Dolan n’est peut-être pas ce trublion iconoclaste en roue libre dont le landerneau cannois est friand, mais au contraire un travailleur acharné au service de la langue et d’un formalisme exigeant. À la fois tyran (le générique de fin le crédite de la réalisation et de la mise en scène, mais aussi du montage et de la traduction des sous-titres pour les pays anglophones) et esthète, force est de reconnaître que Dolan a l’étoffe des grands réalisateurs qui ne prennent pas leur public pour des veaux.

C’est sans doute de là que vient ce malaise indicible. On a sous les yeux l’œuvre en perpétuelle construction d’un être libre. Et la liberté, l’authentique liberté fout les jetons. Mais le frisson, c’est juste au début. Après, c’est l’aventure.

Réalisé par Xavier Dolan.

D’après la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarde. Sortie 21 septembre 2016.

Avec :

Nathalie Baye – la mère

Vincent Cassel – Antoine, l’aîné

Gaspard Ulliel – Louis, le cadet

Léa Seydoux – Suzanne, la benjamine

Marion Cotillard – Catherine, la femme d’Antoine

Texte : Jimmy Kowalski

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