Hell or High Water – David MacKenzie

The Ghost of Tom Joad. Cela ne m’aurait pas étonné de voir cette chanson figurer dans la B.O. du nouveau film de David MacKenzie “Hell or High Water” (“Comancheria” dans les salles françaises). Tom Joad, son fantôme et celui de millions d’autres hantent les marges de l’histoire des États-Unis, prenant à chaque génération un nouveau visage (indien, noir, fermier, ouvrier métallurgiste, gay, soldat vétéran, jusqu’à devenir aujourd’hui 99% de la société), le visage de celui qui se dresse, qui lutte, qui tombe souvent face à un seul et même ennemi : le Roi Dollar. L’Amérique, ogre schizophrène qui dévore ses propres enfants.

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Depuis les “Raisins de la Colère” jusqu’à “Dallas Buyers Club” ou “Shotgun Stories” en passant par “Badlands”, le cinéma américain (et non plus hollywoodien) a, malgré tous les enjeux économiques de l’industrie cinématographique, su garder un œil bienveillant et avisé sur les laissés-pour-compte de l’American Way of Life, travestissant ici en film de gangster, ici en comédie de mœurs, ou bien là, en ce qui nous concerne maintenant, en western, des brûlots politiques sur la tragédie socio-démographique qui saigne encore et toujours la “première puissance mondiale”.

Ces crises successives, et particulièrement depuis ces 20 dernières années, ont permis de mettre en lumière (sous l’étiquette un peu fourre-tout d’americana movie) tout un pan de l’Amérique méconnue, l’Amérique des trailer parks, des rednecks et des dinners, localisée géographiquement dans un carré comprenant Louisiane, Texas, Nouveau-Mexique et Oklahoma. Une Amérique aujourd’hui exsangue où les symboles d’une flamboyance passée (derricks, usines, station-services) sont autant de cicatrices désormais suintantes, où les personnages se déplacent dans des contrées décharnées et arides, où seuls poussent les panneaux de mise en vente et d’aide au prêt.

C’est dans un de ces milliers de patelins balayés par le vent poussiéreux que démarre l’histoire en mode direct au foie. Un braquage de banque. Deux types, deux frères Toby et Tanner, au volant d’une bagnole aussi âgée qu’eux. On n’est clairement pas dans “Heat”. Non, ce serait plutôt « on rentre, on tape cette putain de caisse et on se tire sans bain de sang ». Pourtant, très vite, on se rend compte que tout n’est pas aussi simpliste, que l’on n’a pas affaire à deux guignols qui jouent aux outlaws. Au détour d’une phrase, dans un regard, un soupir, ou dans un détail sur lequel s’arrête la caméra plus longtemps que d’usage, on comprend que, malgré leur audace désespérée, la fratrie a un compte à régler depuis longtemps et que l’ardoise va être plutôt douloureuse. Puissamment portés par Chris Pine (Toby Howard, le gentil ténébreux) et Ben Foster (Tanner Howard, l’ex-taulard un poil nerveux), nos deux compères vont bien évidemment se trouver vite pris en chasse par le Ranger du coin Marcus Hamilton, interprété par Jeff Bridges qui reprend les traits de bulldog fatigué déjà aperçus dans le “True Grit” des frères Coen.hell-or-high-water_3

Est-ce pour cette raison de casting commun qu’immanquablement on trouve dans cette histoire de braquage sur fond de crise économique tout l’héritage revendiqué des westerns, particulièrement d’Anthony Mann ou de Sam Peckinpah ? Pas seulement. C’est surtout pour l’abandon des figures tutélaires, presque caricaturales des gentils face aux méchants dans le genre propre à John Ford ou Howard Hawks, pour un récit plus trans-générationnel où tous les personnages sont les fruits d’un environnement et d’une histoire ancestrale, donc les héritiers à la fois des bienfaits et des tares. Nul n’est donc à l’abri, même les gentils, de faire montre de la violence la plus brutale ou de la bêtise la plus crasse. Cependant, et c’est ici que le film revêt tout son intérêt, les personnages ne sont pas non plus immoraux. Hirsute et crasseux n’empêche pas d’être doué de la plus poignante des empathies. Et le duo « tough and tender » Pine/Foster fonctionne et restitue parfaitement à l’écran, par des dialogues maîtrisés au mot près, à la fois la complicité face à l’adversité et l’affrontement intérieur de ces deux êtres cassés par le bulldozer de l’Histoire.

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David MacKenzie, après une filmo assez hétéroclite (et jusqu’ici pas très glorieuse), associe cette fois son talent de metteur en scène à celui de Taylor Sheridan, scénariste de l’époustouflant “Sicario” de Denis Villeneuve. Avec le plus grand plaisir, on retrouve donc cette écriture foisonnante et complexe, où le récit prend son ampleur progressivement avec plénitude, articulé par des dialogues ultra-léchés, pour offrir aux personnages une épaisseur de caractère qui rend attachant et judicieux même le plus petit des seconds rôles.

Là aussi, un réel plaisir surgit de la connivence immédiate avec la galerie bouillonnante de personnages secondaires (mention spéciale à la vieille serveuse du T-Bone) ; l’humanité donnée à tous ces caractères évite l’écueil de l’archétype et on pardonne amplement à Mackenzie et Sheridan cet excès de respect du cahier des charges car basé sur une parfaite sincérité et un hommage respectueux aux maîtres du genre.

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J’évoquais, en débutant cette chronique, Tom Joad, le héros du livre de Steinbeck interprété par Henry Fonda dans le film de John Ford. Les “Raisins de la Colère” :  western ? anti-western ? méta-western ? En tout cas, la quête de la Terre Promise, sujet du film et perpétuel filigrane du western, est-elle finie depuis longtemps que l’on a souvent décrété, depuis les années 70, la fin du genre. Ereinté à la fois par un trop plein de violence et une culpabilité à demi-mot d’Hollywood quant à la vision raciale et raciste envers les « Native Americans », le genre s’est effectivement endormi pendant l’ère Reagan (à part le nanar “Three Amigos” de John Landis avec Chevy Chase et le flippant “Pale Rider” de Clint Eastwood) pour retrouver ensuite ses lettres de noblesse dans les années 90 avec “Danse avec les Loups”. Depuis, tel un phénix, le western est enterré puis déterré puis enterré à nouveau. Comme si justement, plutôt que de mourir, il se cachait dans les marges de la société, pour revenir chargé d’histoires des américains plutôt que d’Histoire des États-Unis. Comme si, finalement, le western n’était pas non plus un genre ou un sous-genre mais plutôt une matrice omniprésente qui affleurerait parfois de manière plus formelle. On peut d’ailleurs voir dans cette rémanence une bonne et une mauvaise chose.

La bonne d’abord, c’est que depuis “The Great Train Robbery” en 1903, le western a offert des films d’une qualité visuelle et d’une écriture incomparable (ne serait-ce que pour le “Johnny Guitare” de Nicholas Ray), comme marqueurs des sursauts de l’histoire américaine. La mauvaise, c’est que l’Amérique joue toujours aux cowboys et aux indiens. Qu’il y’aura toujours des indiens. Et cela, Mackenzie et Sheridan le restitue avec la plus belle dignité en une simple phrase lorsque Tanner nargue un Comanche lors d’une partie de poker. Le Comanche se lève et pose la question sans attendre de réponse : « Sais-tu ce que veut dire Comanche ? Cela veut dire “ennemi de tous” » Ce à quoi Tanner répond sans ciller : « Eh bien, dans ce cas-là, je suis ennemi de tous. »

Finalement, je vais me l’écouter ce “Ghost of Tom Joad”, la version de Springsteen en duo avec Tom Morello.

La boucle est bouclée.

Sortie 7 septembre 2016.

Réalisé par: David Mackenzie.

Scénario de: Taylor Sheridan.

Avec dans les principaux rôles :

Toby Howard – Chris Pine

Tanner Howard – Ben Foster

Marcus Hamilton – Jeff Bridges

Alberto Parker – Gil Birmingham

Jenny Ann – Katy Mixon

Elsie – Dale Dickey

Musique de: Nick Cave et Warren Ellis

Texte : Jimmy Kowalsky

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