Kiss Me Deadly – Robert Aldrich

“Kiss Me Deadly” (bizarrement traduit en français “En quatrième vitesse”) ressort en version restaurée. C’est LA bonne nouvelle de la rentrée cinéma.

Pourtant, à première vue, rien de très original dans le pitch de cette série B : le détective Mike Hammer (Ralph Meeker) manque de heurter avec sa voiture une jeune femme affolée, courant sur le bord d’une route en pleine nuit. L’ayant prise à son bord, celle-ci lui raconte qu’elle s’est échappée d’un asile où elle avait été enfermée de force. Peu après, les poursuivants de la jeune inconnue provoquent un accident dont Hammer est le seul survivant. Bien décidé à découvrir les raisons de l’enlèvement et de la mort de l’inconnue, Hammer, avec l’aide de sa jolie brune de secrétaire Velda (Maxine Cooper) va devoir user de toute sa diplomatie (je mets une grosse baffe, puis je questionne) et de son charme de gorille (je roule un gros patin, puis je questionne) pour résoudre ce puzzle. Mais un personnage énigmatique, sorte de Dr Mabuse, sophistiqué et diabolique, se dresse dans l’ombre pour empêcher le détective de découvrir une vérité insoupçonnable. Voilà voilà.

On est en 1955 quand Robert Aldrich, alors au début de sa carrière, décide d’adapter ce roman de Mickey Spillane, soit 15 ans après la sortie du “Faucon Maltais”. Autant dire que le public américain de l’époque en a vu passer des détectives besogneux entrainés dans de sales histoires par des blondes incendiaires. Autant dire que le film noir, le film du gangster romantique, du privé désabusé, du flic incorruptible, de la pin-up machiavélique est à son apogée et qu’Aldrich va signer la mort du genre. En ouvrant grandes les portes des studios à un air vivifiant, un courant réaliste qui plonge le spectateur dans la réalité de Los Angeles, dressant une cartographie ad hoc de Bunker Hill aux plages de Malibu Beach. Comme le dit Hammer, sortant de l’hôpital et humant l’air frais : « Je ne pensais pas respirer à nouveau cet air-là ! ». En effet, l’âge d’or hollywoodien touche à sa fin, la télévision commence à devenir un sérieux concurrent aux salles de cinéma et le système des séries B ne fait plus recette. Les mauvaises langues diront que c’est par nécessité budgétaire que des réalisateurs tels qu’Aldrich vont “bâcler” leurs mises en scène. Précurseur mal-aimé des jeunes flibustiers du Nouvel Hollywood – dans les films de Friedkin, de Peckinpah voire même de Scorsese, on entend encore les échos du travail d’Aldrich – il va allier au sujet un traitement formel d’une cohérence inédite : une concision des plans, très peu de mouvement de caméras, et par dessus tout, un montage sonore à l’équilibre et à l’acuité exceptionnels. On pourrait presque faire l’expérience de fermer les yeux sans craindre de rater une scène tellement la captation sonore restitue avec justesse l’environnement réel (bruits de rue et de circulation, radio, respiration, cris) de l’histoire. Grace à ce procédé, l’ouverture et la fin du film resteront sans aucun doute comme des monuments de tension, où tous les sens du spectateur sont rudement mis à l’épreuve.

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Car dans tout le film, c’est bien de cela dont il est question, de tension. Une tension nue, bien loin des sous-entendus psychanalytiques très en vogue dans les films à suspense de cette époque, notamment chez Hitchcock. Et de citer à son tour Velda : « On commence par tirer un fil, le fil devient une ficelle, et la ficelle devient une corde qui pourrait venir s’enrouler autour de ton cou, Mike ». Reprenant les co(r)des du film noir pour mieux les démonter, Aldrich dresse une galerie de personnages primitifs aux motivations souvent prosaïques voire médiocres. Les hommes sont misogynes et brutaux, les femmes sont des séductrices vénales. Ici donc, pas de psychologie approfondie mais une construction du récit binaire : celui qui sait contre celui qui ne sait pas. Avec au final, un spectacle assez nihiliste d’une quête sans aucun but précis, jalonnée de cadavres, où finalement les épreuves endurées comptent moins que la possession de l’hypothétique “macguffin”, véritable boîte de Pandore renfermant un incroyable secret. Car, comme on s’en doute, celui qui sait finit immanquablement par mourir.

Tiens, la connaissance ou la mort, problématique éminemment biblique… La réalisation d’Aldrich serait-elle plus maline que ne le laisserait penser une première vision succincte du film ?

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En deuxième lecture, on comprend qu’Aldrich oppose à la sècheresse du ton de son film une forme de déterminisme angoissant qui relève presque de la tragédie. D’ailleurs, en trois citations (le baiser de Judas, le chien Cerbère gardien des Enfers, la femme de Loth changée en statue de sel), il évoque l’enfer et la damnation vers lesquels est vouée toute l’humanité. Aucun des personnages ne méritent la rédemption car aucun d’eux ne semblent la mériter. Si l’on se concentre sur le traitement des protagonistes, on voit qu’aucun n’évolue entre le début et la fin du récit. Chacun reste campé dans un rôle presque caricatural, comme si quelqu’un ou quelque chose l’empêchait d’avancer. Et c’est là que le film prend toute son ampleur. Secret, brutalité, vanité, menace. Que veut dire Aldrich ?

On est en 1955, parmi les heures les plus sombres de l’Amérique d’après-guerre. Aldrich dira plus tard que ce fut l’unique raison de faire ce film. En portant à l’écran le bouquin de Mickey Spillane, le réalisateur de “Bronco Apache”, film pro-indien réalisé un an plus tôt, n’a d’autre but que de dénoncer les délires du maccarthysme. Une lecture politique du film nous montre alors un Mike Hammer en brute cynique limite facho, des personnages féminins réduits soit à des bimbos apeurées soit à des mégères perverses, des services de police qui s’affranchissent de toute vie privée et s’avèrent être des experts en secrets. Et enfin, des super-méchants qui font bondir la banale enquête de mœurs vers une incroyable machination aux accents d’apocalypse nucléaire. Le film fut très mal compris à sa sortie, car vraisemblablement, la société américaine n’était pas encore totalement remise de ce climat perpétuel de peur et de méfiance que le sénateur paranoïaque avait propagé en son sein.

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Gageons qu’en 2016, la ressortie de ce diamant au noir et blanc étincelant permettra à ce film de conquérir un nouveau public, même si la menace ne gronde plus. Quoique.

Réalisé par Robert Aldrich. Sortie 31 août 2016 (sortie historique : 18 mai 1955).

Avec dans les principaux rôles :

Mike Hammer – Ralph Meeker

Velda – Maxine Cooper

Nick – Nick Dennis

Lily Carver – Gaby Rodgers

Christina – CLoris Leachman

Le Dr Soberin – Albert Dekker

Texte : Jimmy Kowalsky

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