Yeon Sang-ho – Dernier train pour Busan

Gregor Samsa meurt d’une longue agonie après avoir été transformé en un monstrueux insecte. Après avoir surmonté leur dégoût, puis l’avoir violemment rejeté, les membres de sa famille semblent soulagés et voient sa mort comme un nouveau départ. Ainsi se clôt la Métamorphose de Kafka. Comme on aurait pu le penser d’emblée, la métamorphose agit moins sur l’individu, qui finit par abandonner toute lueur d’humanité, que sur son entourage, qui, au contraire, prend acte de cette épreuve pour évoluer. Si l’on se réfère à la définition biologique d’une métamorphose, on assiste chez un individu à une succession brusque et irréversible de changements morphologiques et physiologiques, aboutissant à l’édification d’une nouvelle “image”, l’imago justement. Cependant, les métamorphoses concernent des individus à l’état larvaire, ce qui signifie que le processus est une amélioration, le passage vers un stade supérieur, voire ultime. Donc, quand on regarde un film de zombies, c’est clairement le bordel. Un monumental foutoir de mort, de bestialité et de dévastation où rien ne laisse, à première vue, penser que l’on assiste à une quelconque amélioration des choses. Parce que s’ajoute à ces premières considérations théoriques le concept de la propagation, de la viralité exponentielle, l’anti-hiérarchie proposée par Deleuze et Guattari dans la théorie du Rhizome. Impermanence, hétérogénéité, multiplicité, et paradoxalement, un épanouissement, signe de vitalité, sans limites.

Woh… Une vitalité sans limites. Petite pause.

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Depuis La Nuit des Morts-Vivants de Romero en 1968 (je mets volontairement de côté les films de zombies haïtiens qui ne procède pas de la même “démarche”), il n’y a pas beaucoup de vitalité du côté des poursuivants. Ce qu’on voit, c’est plutôt une bande de ghoules se déplaçant à la vitesse de mouettes mazoutées et dévorant tout sur le passage de leur horde. Si je t’attrape, tu meurs ou tu deviens zombie. Super programme. Super scénario. Ce qui voudrait dire que, depuis quasiment 50 ans, tous les réalisateurs (Snyder, Rodriguez, l’outsider français Yannick Dahan, ou Charlie Brooker avec la mini-série Dead Set, etc.) s’étant essayés à ce genre sont complètement à côté de leurs pompes. Ben non. Bien au contraire. Comme Billy Wilder, en son temps, évitait malicieusement la disgrâce du Code Hays dans Gilda, les films de zombies sont, sans nul doute, des scenarii et des mises en scène travaillés et élaborés avec la plus fine attention pour ne laisser qu’affleurer à l’écran toute la richesse de leur discours. Le zombie est le mal nécessaire, la pandémie est paradoxalement l’antidote à une situation prédéterminée. Pour faire une analogie avec un autre grand classique, l’attaque de zombies, c’est Le Portrait de Dorian Gray, ce miroir grimaçant et éructant qui cache en son sein nos noirceurs les plus inavouables.

Avant tout, comme dans tout film de genre, le descriptif des faits généraux n’est en fait que l’illustration formelle d’une histoire plus intime, dans sa globalisation ou dans sa négation. Ensuite, au fil du temps, on entrevoit en filigrane une prise de conscience, un discours, voire un manifeste sur un sujet de société. Politique (communisme, fascisme, guerre nucléaire, médias), religieux (puritanisme), économique (paupérisation, chômage), écologique (pollution, manipulations génétiques), le zombie est le poil à gratter anar des sociétés contemporaines. Tout ce qui menace l’équilibre fragile de nos sociétés n’est pas, comme veulent nous le faire croire certains primates, un élément exogène, mais malheureusement un élément constitutif du système, voire même un de ses fondements. Enfin, évolution toute récente puisque datant de 2002 avec 28 jours plus tard de Danny Boyle, le zombie est le devenir anxiogène des humains “connectés”, c’est-à-dire que le zombie va vite, à la vitesse d’Internet, des nouvelles fonctionnalités de la nouvelle économie. Donc le bougre court comme un enragé.

Dernier Train pour Busan, réalisé par Yeon Sang-Ho, est de cette veine-là. Et si l’on ne devait lui trouver qu’une seule qualité, c’est d’avoir réussi, sans doute avec un budget initial mille fois inférieur, là où le calamiteux World War Z a échoué sur toute la ligne. Ajoutant à la rapidité des morts-vivants (victime d’une forme de rage foudroyante), le vecteur de propagation du virus est un train à grande vitesse propulsant zombies et survivants vers un point qu’on suppose d’avance sans retour. Cependant, avant d’atteindre un dénouement d’une tension époustouflante, les protagonistes vont vivre des péripéties digne des meilleurs films d’action.

BUSAN

Pourtant, en termes de péripéties, le défi était de taille pour le réalisateur. Comment arriver à escamoter l’écueil du jeu d’arcade où le groupe de survivants, cantonné à l’espace exigu des wagons, franchit les étapes de manière linéaire ? D’abord, en utilisant tous les éléments que le décor lui fournit ( la poignée de sas, les nacelles de bagages, les toilettes, les sangles, les dossiers, etc.) ainsi qu’une caméra virevoltante mais mesurée, offrant ainsi au spectateur quelques très belles performances d’acteur, mais aussi, et c’est sans doute là l’idée de scénario la plus brillante du film, en ne limitant pas l’enjeu de survie aux simples combats humains-zombies dans le bolide. Car l’enjeu est aussi hors du train : l’épidémie se propage également à l’extérieur, et aucun des passagers n’a l’assurance que l’arrivée au terminus sera leur salut. Yeon Sang-Ho met donc en œuvre 3 temporalités, 3 degrés de tension qu’il entremêle avec une parfaite maîtrise : la virulence des zombies, la vitesse du train et la propagation du virus. Mais comme je le disais précédemment, là n’est pas l’enjeu principal du film. L’enjeu est simple, immémorial : la conquête de l’amour. L’amour d’un père pour sa fille. L’un des passagers, Seok-woo (interprété par Gong Yoo, le gossbo coréen de service) est un sale type, un gestionnaire d’actifs dans une banque d’affaires. Un carriériste sans scrupules qui a laissé s’échouer son mariage et qui laisse s’étioler sa petite fille Soo-Ahn (la jeune actrice Kim Soo-an, au jeu troublant de vérité). Après avoir une nouvelle fois blessé ses sentiments pour son anniversaire, il se trouve contraint de l’accompagner voir sa mère dans la ville de Busan. Le déclenchement de l’attaque de zombies va être le catalyseur d’un renversement de la personnalité de cet homme égocentrique et calculateur. Au contact des autres passagers, il va réapprendre que le don de soi et la persévérance n’ont pas comme unique aboutissement l’enrichissement financier mais aussi l’enrichissement moral et émotionnel. OK, j’en vois qui rigolent. Certes, on frôle parfois le mélo, mais c’est pour mieux laisser s’épanouir LA thématique du film de zombies. Finalement, qui sont les vrais monstres ? Au tout début du film (première grande idée d’une longue liste), les passagers se pincent le nez et se méfient d’un type louche, un clochard catatonique qui resquille, caché dans les toilettes. Amas de guenilles informes, sale et mal rasé, il est banni par le reste des occupants du train car déjà, des rumeurs étranges d’émeute secouent la tranquillité des riches voyageurs …alors que le patient zéro est, en fait, une jeune femme sexy que le personnel d’encadrement s’empresse de secourir.

On connaît la suite.

Déroulant une galerie de personnages emblématiques : le bad boy au grand cœur, l’ado timide mais courageux, la pompom girl (eh oui), la vieille dame sage, le patron salaud, Yeon Sang-Ho agite une société coréenne en butte à de graves problèmes écologiques sur fond de corruption, où le vivre ensemble n’est plus possible. Pour pouvoir envisager le salut, éveillé par la culpabilité (le zombie donc), il faudra faire un sacrifice pour que puisse s’effondrer les idéologies abrutissantes qui sont, elles, la vraie menace. Comme Gregor Samsa, il faudra accepter de faire le sacrifice de ce que l’on considérait comme bénéfique (la satisfaction matérielle, le confort intellectuel ou moral) et se débarrasser de cette forme d’aliénation. Ce qu’une série comme The Walking Dead relate avec merveille, parce que bénéficiant de l’ampleur majestueuse de dizaines d’heures d’épisodes, c’est justement tout ce questionnement relatif à la mince frontière entre l’humanité et la bestialité, qui doit nous faire envisager avec la plus grande humilité notre position toujours un peu plus vacillante au panthéon de l’évolution.

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Bref. Je sais. J’aurais pu faire plus court en disant que c’est probablement le meilleur film de zombies depuis …le précédent film de zombies et ça, dès le début de ma chronique. Allez, en voiture ! Fermeture des portes.

Écrit et réalisé par Yeon Sang-ho. Sortie 17 août 2016.

Avec dans les principaux rôles :

  • Gong Yoo – Seok-woo
  • Kim Soo-an – Soo-ahn
  • Ma Dong-seok – Sang-hwa
  • Jong Yu-mi – Seong-kyeong
  • Choi Woo-sik – Yeong-gook
  • Ahn So-hee – Jin-hee
  • Kim Ee-seong – Yong-seok

 

Texte : Jimmy Kowalsky

 

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