ROBERT EGGERS – THE WITCH

Savoir raconter une histoire est un véritable art. D’abord planter le décor, présenter les personnages, donner quelques indices, si besoin est, sur leurs antécédents en laissant toutefois quelques zones d’ombre. Ensuite le conteur peut lancer le récit avec un événement qui va faire office de catalyseur et tout ce petit monde devient une centrifugeuse dans laquelle tous les protagonistes sont projetés les uns vers les autres. Cependant, il existe différents genres de récits auxquels s’appliquent différents principes narratifs : la comédie de mœurs, le thriller, l’aventure, le western, etc. Et s’il est bien un genre de film à la narration extrêmement codifiée, c’est le film d’épouvante. Et pour qu’un film d’épouvante soit réussi – ou du moins qu’il fonctionne dans l’esprit du spectateur – il faut apporter un soin particulier au climat, à l’ambiance en s’appuyant sur le casting, sur les décors, sur la musique. Avant même que le récit commence, dès le générique, on doit déjà sentir une tension. Pas forcement une menace. Tenez, par exemple, imaginez un plan fixe d’une chambre légèrement dans la pénombre. Un jour d’hiver. On entend le vent qui gémit et une branche vient frapper à intervalles réguliers le carreau. Rien d’extraordinaire, mais il suffit que ce plan dure un peu trop longtemps, que notre regard soit happé par l’encadrement de la fenêtre, que la lumière venant du dehors soit spectrale, que le bruit de la branche devienne exaspérant, pour que notre imaginaire commence à se mettre en branle. Et voilà, le tour est joué, le réalisateur a capté notre attention.

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C’est ce petit tour de force qu’a réussi Robert Eggers, dès l’ouverture de “The Witch” pour me convaincre d’entrer dans son film. Le vrai challenge fut de me convaincre de rester jusqu’à la fin. Attention, ce n’est pas un mauvais film ! Loin de là. Non, disons que c’est un bon film pour quelqu’un qui va rarement au cinéma. Je m’explique, enfin j’essaye parce que je vous avoue que j’ai mis longtemps à mettre le doigt sur ce qui coinçait.
Comme je disais, dès le générique, Robert Eggers s’applique comme un orfèvre à mettre en place son récit : musique, lettrage du générique et bien évidemment, l’événement déclencheur de toute la suite de l’histoire. Dans l’Amérique du début du 17e siècle, une famille de colons est mise au ban d’une plantation, vraisemblablement pour des raisons religieuses. Le père de famille (Ralph Ineson, parfait) semble presque approuver le bannissement en retournant les accusations, menaçant même le tribunal des foudres divines. Alors que le reste de la famille est tétanisée.

Dès cette scène d’ouverture, filmée au cordeau avec un rythme quasi métronomique, on voit le soin apporté aux décors, aux figurants, à la lumière. Et cette impression ne vous lâche pas de toute la projection : oh! cette scène à la chandelle, on dirait que c’est vraiment éclairé à la lumière naturelle, oh! ce petit fichu sur la tête de la gosse, non mais regardez la finesse du point de dentelle, oh! cette soupe, mais ça n’existe plus les légumes que la mère met dedans ! etc. Ok, ça va, bien que le sous-titre du film soit “A New-England folktale”, un conte donc, Eggers tient à nous montrer de l’authentique. C’est vrai que le soin tout particulier accordé à la lumière par le travail du chef-op Jarin Blaschke donne au récit une touche naturaliste. Et j’avoue, dans un premier temps, c’est très beau à regarder, c’est un conte (cruel), et on prend énormément de plaisir à se laisser porter par l’histoire. Mais bon, ce filtre visuel « à la Vermeer », ça fait pas une histoire.

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Ah, l’histoire. Rien de bien nouveau sous le soleil, justement. Pas besoin d’aiguiser sa perspicacité des plombes pour se douter que la famille ne va pas chiller pépouze dans son champ à l’orée de la sombre forêt très longtemps, hein. Un peu comme si Rob Zombie avait tourné un épisode de la Petite Maison dans la Prairie (mais sans le gore, ou juste un petit peu). Et comme c’est un conte, on ne sait pas (et on ne saura jamais) pourquoi l’autre vieille timbrée dans la forêt s’en prend à cette gentille petite famille.
Bien sûr, comme dans toutes les vieilles histoires, il y’a plusieurs niveaux de lectures. Dans ce cas précis, on pourrait se dire que c’est une sorte de punition divine. Le père ayant pêché par orgueil en s’affranchissant de la communauté, Dieu le teste, lui et les membres de sa famille, en les soumettant à des tortures mentales, et met leur foi de pêcheurs sur la balance. Ou peut-être même est-ce le Diable lui-même qui n’est jamais aussi fort que lorsque qu’il réussit à faire croire qu’il n’existe pas. Donc, peut-être qu’il a jeté son dévolu lubrique sur la jolie ado de la famille. Et d’un seul coup, toute le reste de la famille interprète les gestes de la fille comme ceux d’une possédée. Mouais, et si, et si, et si ?

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Et si, pour une fois, on ne cherchait pas d’explication, et qu’on regardait tranquillement ce lent et méthodique jeu de massacre. Mais c’est là toute la force et, en même temps, toute la faiblesse de ce film, et c’est vers la fin que j’ai senti poindre un léger ennui, pas éprouvant mais un peu gênant quand même. À force de voir cet étalage appliqué de bon élève qui nous sort le catalogue exhaustif des ressorts narratifs du film d’épouvante : la foi mystique, le désir refoulé, les comportements un peu bizarres des animaux. Par exemple, la petite dernière de la famille (entre nous, une sale petite peste) qui prétend tout le long du film que le bouc noir (oui, forcément, la famille a un bouc, et il est noir) lui parle, c’est un peu too much. Et la forêt dans laquelle il ne faut JAMAIS s’aventurer, paf, ça rate pas, le gamin part TOUT SEUL à la chasse au lapin.

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OK, le film est tiré à la fois d’un vieux conte traditionnel et d’extraits de procès en sorcellerie ayant réellement eu lieu. Donc, Eggers relate avec sincérité et application les faits, en déroulant de façon didactique, à la manière d’un documentaire, sans prendre parti ni donner d’interprétation à tous ces événements tragiques. Mais voilà, tout ça, on l’a vu cent fois, et même si c’est superbement réalisé, on était en droit, avec un tel sujet, d’attendre un traitement un peu plus intense au delà des stéréotypes du genre. C’est d’autant plus dommage qu’un grand coup d’accélérateur à la toute fin du film sort le spectateur de sa torpeur et, sans envoyer non plus un twist de derrière les fagots, élargit le cadre étriqué et naturaliste à une dimension surnaturelle. C’est peut-être justement ce parti-pris du réalisateur de cantonner son récit à un point de vue totalement cartésien qui empêche le film de ne jamais vraiment décoller. Ça donne l’impression d’un film en creux : une très beau prologue, un déroulement archi pépère en respectant à la lettre le cahier des charges, un dénouement électrique et un épilogue qui titille le cortex.
Pour un premier long-métrage, Robert Eggers reste un réalisateur à suivre à la fois pour la méticulosité de sa mise en scène et la rigueur de sa direction d’acteurs. Lui manque de s’affranchir de ses maîtres.

 

Écrit et réalisé par Robert Eggers. Sortie 15 juin 2016.
Avec dans les principaux rôles :
Thomasin – Anya Taylor Joy
William – Ralph Enison
Katherine – Kate Dickie
Caleb – Harvey Scrimshaw
Mercy – Ellie Grainger
Jonas – Lucas Dawson

Texte: Jimmy Kowalski

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