NICOLAS WINDING REFN – THE NEON DEMON

Qu’est-ce que le cinéma ?

Ben, pour être tout à fait franc, la vraie question qui me tourne dans la tête depuis quelques instants est plutôt : « Bon sang ! mais qu’est-ce que je viens de voir ? » Je serais bien en peine de répondre à la Grande Question. Disons que je peux établir des repères, ouvrir des perspectives, et du coup susciter de nouveaux questionnements. La belle affaire… Bon, voyons voir quand même !

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D’un point de vue purement factuel, un film de gélatine constitué d’images photographiques est entraîné par un mouvement mécanique cadencé à la vitesse de 24 images/seconde au travers d’un projecteur et le principe dit de persistance rétinienne permet au cerveau du spectateur d’avoir l’illusion du mouvement. À  ce titre, Les Tuche 2 valent autant que Voyage en Italie de Rossellini ou un spot vantant une marque de cosmétiques. Bon, on n’est pas très avancés.

Ah si. Ce principe mécanique provoque donc de l’illusion, de la magie en quelque sorte. « It’s like a fairytale » comme dirait l’autre. Par la volonté du réalisateur, ce démiurge à la fois fou et magnanime, on peut désormais voir défiler sous nos yeux un récit. Peu importe qu’il soit documentaire ou fictionnel, on entre désormais dans quelque chose qui n’est plus vraiment dans une réalité pleinement tangible. Le film déploie sa propre temporalité. Bon, là, on commence à tenir quelque chose.

Donc, ces images qui défilent sur l’écran nous projettent dans un univers qui peut se dilater à l’infini. Là, on ne parle plus du tout de mécanique, de pellicule, on passe du média à l’œuvre. Et paf, c’est un peu comme en physique quantique, l’observateur vient mettre le foutoir. Un film va être différent pour chaque spectateur ou pour un même spectateur à différentes époques de sa propre vie. C’est un peu comme ça que je vois, que je ressens l’expérience du cinéma. Et c’est sûrement pour cette raison que j’ai toujours apprécié l’extraordinaire force de suggestion du cinéma de Nicolas Winding Refn.

NWR ne filme rien et les personnages de ses récits (qui sont souvent plus des allégories voire des mythes) n’existent que pour leur seule raison d’être. Ils sont là. Point. Peu importe d’où ils viennent, ni vers où ils vont (le guerrier-esclave borgne de Valhalla Rising par exemple). On pourrait presque même réduire la filmographie de NWR à une sempiternelle relecture du mythe de Narcisse, le personnage principal refaisant en boucle des gestes en dehors desquels il n’y pas d’issue possible (Bronson ne concevant la vie qu’en prison ou bien encore le conducteur de “Drive” qui… conduit).

Ainsi donc, l’héroïne de The Neon Demon est une petite jouvencelle trop kawaï qui est “née pour” être modèle. C’est son truc. Elle est née avec ce physique et rien d’autre. Certains commencent comme charpentier et finissent par traverser l’hyper-espace en moins de 12 parsecs. Certaines jeunes filles ne s’aiment pas et se font customiser jusqu’à, ô paradoxe, offrir une telle perfection que l’œil de l’observateur bute littéralement sur des défauts visuels. Des yeux trop grands, un nez trop droit, des jambes trop longues, etc. Notre petite oie, elle, non, ça va, merci, elle s’aime bien. Et ça tombe bien, parce que tout le monde la trouve exceptionnelle. Et c’est là que tout va déraper.

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J’en vois qui baillent. Ouais, super, la petite gourde de la campagne qui débarque dans la grande ville, qui va devenir une superstar. Elle va perdre son âme en cours de route. Blablabla. Fin. Eh ben ouais. C’est en gros tout ce qu’on peut dire du récit. Houlala ! me direz-vous, mais personne n’a JAMAIS raconté une telle histoire. C’est une première ! Et las, de vous répondre, que vous feriez mieux d’aller voir le film parce qu’il vaut beaucoup plus que son récit qui, je vous l’accorde, ne vaut pas un clou rouillé sur une charpente vermoulue.

Alors quoi ? Le cinéma de NWR est avant tout une expérience visuelle et sonore, un trip sensoriel qui sollicite la cervelle et les tripes. De la même manière que Jesse bascule d’un état de nymphette angélique à celui plus machiavélique de machine à rêve érotique, les images nous font transgresser de la simple vision à un état contemplatif proche du rêve. Pour faire simple en termes de description, prenez un triangle ayant pour sommets Into The Void, Mulholland Drive et Knight of Cups. Tracez des lignes qui s’entrecroisent au milieu de ce triangle. C’est à cette intersection que se trouve à peu près The Neon Demon. Certes, la combinaison est un peu osée, mais si Malick, Noé, Lynch et enfin Refn ont bien quelque chose en commun, c’est bien de proposer une imagerie complètement fantasmagorique qui fait sens. Quand d’autres réalisateurs vont se servir du tronc et des digressions du récit pour avancer leurs pions et ne se servir des images qu’en tant qu’illustrations, NWR et consorts élaborent leur principe narratif dans la manière dont ils tordent, saturent, filtrent, sur- ou sous-exposent la matière à l’intérieur de leur cadre. Parfois même, la magie visuelle opère tellement bien que les effets visuels à l’écran semblent être les émanations de quelque chose hors-cadre.

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Contre l’avis de bon nombre de détracteurs de l’œuvre de Refn qui ne voient en lui qu’un bonimenteur malin, c’est là que réside, à mon sens, tout le talent du réalisateur danois. Partant d’une épure, Refn sait filmer des choses qui relèvent du reptilien, de l’animal, et à l’échelle de l’homme, qui rappellent le chamanisme. Le générique, la genèse de l’histoire, montre une matière (?) nimbée de dégradés saturés, semblable à la peau d’un caméléon filmée en gros plan. L’histoire d’une métamorphose donc. À mesure du développement du récit, on va passer d’un blanc virginal à un noir sépulcral, chaque descente dans les tons s’apparentant à une étape supplémentaire dans le rite initiatique de la jeune fille. Et la scène où la jeune femme bascule véritablement de son état primaire à son état second sera scandée par des lumières stroboscopiques, cette intermittence de luminosité signifiant les coups de boutoir du démon qui sommeille en elle et qui finit par se réveiller.

Ouais, bon, triturer des images et des couleurs, ça fait pas une histoire, non ? Ben si. Donnez-moi les mêmes pigments que ceux utilisés par Lucian Freud ou Francis Bacon, moi, je vais faire une croûte. À outillage identique, Refn filme au delà de la réalité, et le monde de la mode est un parfait exemple de ce que la réflection génère comme déformation, voire comme dérapage. Parce que c’est bien de cela dont il est question, de miroirs. Des miroirs qui, au fil de l’intrigue, cernent peu à peu les protagonistes, interférant dans les rapports humains, procédant comme l’addiction qui altère le rapport au réel. La façon de filmer de Refn procède de ce même artifice, n’utilisant quasiment jamais de champ-contrechamp, optant soit pour des cadrages latéraux, soit pour des plans complexes où, au final, seuls les reflets communiquent. Les personnages, eux, fantomatiques, ne se regardent jamais. Et si jamais, au détour d’un plan, vous croisez le regard de Jesse, de Gigi ou de Sarah, je vous mets au défi de ne pas sentir vos sens se figer, comme happé par un rêve. Ou un cauchemar.

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Ça me rappelle l’histoire de la tortue et du scorpion. Un scorpion est au bord d’une rivière. Arrive une tortue. D’abord réticente, elle se laisse convaincre de transporter le scorpion sur son dos, celui-ci lui promettant de ne pas la piquer. « Hey, pourquoi je te piquerais ?? Si je te pique, je coule. J’ai aucune raison de te piquer ! » La tortue commence donc à traverser la rivière. Arrivée au milieu de la rivière, elle sent la foudroyance atroce du dard du scorpion dans son cou. Avant de sombrer, elle se retourne vers le scorpion et lui demande pourquoi il l’a piqué. Le scorpion répond : « Parce que c’est dans ma nature » .

Les gens ne voient que ce qu’on leur offre à voir. Et Nicolas Winding Refn l’a bien compris.

The Neon Demon, écrit et réalisé par Nicolas Winding Refn. Sortie 8 juin 2016.

Avec dans les principaux rôles :

  • Jesse – Elle Fanning
  • Ruby – Jena Malone
  • Gigi – Bella Heathcote
  • Sarah – Abbey Lee
  • Jan – Christina Hendricks
  • Dean – Karl Glusman
  • Hank – Keanu Reeves

Musique de Cliff Martinez

Texte : Jimmy Kowalski

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