ELLE – PAUL VERHOEVEN

Je n’aime pas les chats.

Enfin, non, disons que je trouve ces bestioles flippantes. Je suis persuadé que si on demandait à un chat de faire disparaître un cadavre, il le ferait sans sourciller et reviendrait le plus naturellement du monde vaquer à ses occupations. C’est justement dans les yeux d’un chat que débute “Elle”. Un chat qui observe sa maîtresse se faire violer. La placidité de l’animal, plein cadre, restera la seule vision que le spectateur aura de la scène. L’horreur de la situation ne nous sera transmise que par les cris de douleur de la victime mêlés aux râles de l’agresseur. D’emblée, Verhoeven, sympa, nous offre une clé d’entrée à sa narration. Décalage. Inadéquation son/image. Ce qui pour toute personne aurait sans doute été un trauma difficilement surmontable ne l’est visiblement pas pour Michèle (Isabelle Huppert, sidérante) qui balaye les débris laissés par l’agression, comme vous ou moi pourrions enlever un morceau de chips collé sur un tee-shirt à la fin d’un apéro. D’ailleurs, elle se commande des sushis. Je vous laisse digérer.

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Arrêtons-nous donc quelques instants sur le personnage de Michèle. Ma voisine de siège, en se levant à la fin de la projection, se tourna vers son compagnon et déclara : « C’est un sacré personnage de femme ». Oui, certes, c’est une femme, patronne d’une maison d’édition de jeux vidéo genre Cthulhu+boobs. Oui, elle vit seule dans une grande maison bourgeoise des Yvelines. Elle a un couple d’amis, la femme étant son associée et l’homme son amant. Elle a aussi des voisins, bien propres et bien bourgeois aussi. Ah oui, elle a un grand fils mais elle n’aime pas sa belle-fille. Et enfin, elle a un ex-mari et une mère.
Jamais Verhoeven ne s’est trouvé aussi près de Haneke (”Benny’s video”), ou de l’autre dingue de Cronenberg (”History of Violence”), dans ce traitement narratif de ce que, tiens, parlons-en, David Lynch appelle « l’étrange normalité ». Voici donc cette femme qui, dans les apparences, semble gérer sa vie d’une main de fer. On comprend très vite que l’apparente sérénité des puissants dont semble jouir Michèle, et qui semble être l’environnement dans lequel baignent tous les personnages, n’est qu’une sarabande grotesque dont le maquillage dégoulinant laisse percevoir toute la monstruosité (moi, ça m’a fait penser aux peintures de James Ensor). Et toute la maestria de la réalisation passe par une multitude de petits détails auxquels, j’avoue, malgré toute la sympathie que j’ai pour le gars qui a pondu “Robocop” et “Starship Troopers”, nous n’avions pas été habitué depuis longtemps. Oui, Verhoeven traine cette réputation de faiseur de films balourds aux problématiques essentiellement basées sur le sexe et la violence, les trucs vendeurs qui cartonnent au box-office, le genre de réalisateur qu’on aime en cachette ou qu’on n’aime plus du tout depuis ”Showgirls”.

Toute la subtilité du propos donc, ne réside ni dans l’intrigue (qui est l’agresseur et y’a-t’il une raison ? On le saura à la fin mais rien ne sera résolu pour autant) ni dans la description au scalpel de ce microcosme chabrolien, mais bien dans le portrait de cette femme, pour qui très vite l’empathie du spectateur fait défaut. Ben pourquoi, me direz-vous ? Ben, parce que c’est un vampire.

Là, je sens bien que je vous ai perdu. Non, ce n’est pas littéralement un vampire, hein. Sans rien dévoiler, disons que ce que Michèle vient de subir ne vaut pas tripette en comparaison de ce qu’elle a dû affronter enfant. Cela étant, l’adulte qu’elle est devenue aspire tout autour d’elle. Rien ne lui résiste. Pas même son propre corps. Michèle est un trou noir. Michèle a réduit son corps, du moins l’expressivité de son corps de femme, à sa portion la plus congrue. Sa parole est calculée. Au mieux, lâche-t’elle parfois des petits « Oh! », seules manifestations émotionnelles en cas d’événements graves. Ses rapports aux gens sont (re)tenus. Michèle n’est pas timide, ni même introvertie. Non, Michèle est un Panzer qui avance en silence. Et son but (et son origine), dévoilés au milieu du film, vont faire basculer le film de l’étrange normalité à la banalité de l’horreur. Nous y voilà. On ne peut pas avoir de compassion, encore moins de sympathie pour Michèle parce qu’elle est devenue incapable d’éprouver le moindre sentiment. Je ne suis pas super fort en pathologie mentale, mais Michèle m’a tout l’air d’être une sacrée psychopathe, dites-moi.

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Là où Verhoeven est assez étonnant — attention, je n’ai pas lu le bouquin de Philippe Djian dont le film est tiré et je ne sais pas si cette thématique y est évoquée — c’est qu’il aurait très bien pu faire valser les étiquettes « bourgeois », « catho » ET « dépravé » et se contenter de faire une vitriolade en règle. Mais non. Car Michèle n’est pas la seule à arborer un masque même si elle est la seule à le faire avec panache. Son ex-mari Richard est un râté. Son amant Robert est obscène. Sa mère Irène est libidineuse et son fils Vincent est cocu. Mais, ni la caméra ni le déroulement du récit ne semblent vouloir briser ce vernis parfait dont se pare tout ce joli monde. Un peu comme si Verhoeven nous disait : “Hey, c’est du cinéma. Ce qu’on perçoit peut être très différent de la réalité !” C’est en somme ce qu’il a toujours un peu fait dans ses films. Les personnages de Verhoeven sont tous, sans la moindre exception, ambigus. Dès lors, le pacte qu’il nous propose (et le plaisir cinéphile qu’il nous offre), c’est d’essayer de faire la part des choses sans jamais être moralisateur, sans le moindre jugement de valeur. Ce qui lui a valu sa réputation sulfureuse et son surnom du « Hollandais Violent », j’imagine. Et une relative incompréhension de son œuvre, parce qu’œuvrant au sein de la machinerie hollywoodienne comme un renard dans le poulailler (aux œufs d’or).

Ajoutons enfin pour l’ambiance sonore les strates suaves et sombres d’Anne Dudley, (madame Art of Noise herself et collaboratrice de Jaz Coleman) et soudain, l’examen chirurgical d’un traumatisme d’enfance, ainsi que ses répliques sur deux générations, deviennent une plongée dans la fosse aux serpents.

Dire que l’atmosphère de ce film (et ceux de Verhoeven en général) pénètre très vite le spectateur pour y laisser un sentiment de malaise est affaire classée. Pour l’anecdote, une bonne partie des spectateurs était sans arrêt secouée de rires (nerveux) que je mettrais sur le compte de la virtuosité avec laquelle Verhoeven s’amuse avec l’équivoque, le double sens. L’image lisse et le cadrage statique et lent, décrivant le paisible confort de la bourgeoisie, s’accouplent donc avec les abîmes torturés de la psyché de Michèle, révélés par les saillies verbales du personnage (débités par une Isabelle Huppert totalement impassible, je le répète encore une fois, au sommet de son art, si tant est qu’elle ait un sommet).

J’avais beaucoup aimé “37,2° le matin”. J’avais pas tout compris la première fois. M’en foutais, je voulais juste devenir Jean-Hugues Anglade. Pour pouvoir embrasser Béatrice Dalle. En tout cas, Philippe Djian, lui, il doit aimer les chats parce que dans “37,2”, le film se clôt avec un chat. Zorg (Anglade) et Betty (Dalle) s’aimaient d’un amour fou, mais Betty en voulait toujours plus. Plus que tout. Plus que la vie. Du coup, elle s’arrache un œil et Zorg ne le supporte pas et il l’étouffe avec un oreiller. Du coup, il parle avec son chat. Il lui parle comme si c’était Betty. Alors, le chat l’écoute. Les chats, ça voit tout, ça entend tout, mais ça dit jamais rien.

Texte: Jimmy Kowalski

ELLE, Réalisation: Paul Verhoeven, Scénario : David Birke, d’après le roman « Oh… » de Philippe Djian adapté par Harold Manning, 2016, production France -Allemagne sortie 25 mai 2016,

Acteurs principaux:  Isabelle Huppert, Anne Consigny, Laurent Lafitte, Virginie Efira,
Charles Berling, Judith Magre, Jonas Bloquet, Christian Berkel.

 

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