RENCONTRE AVEC LEA NAHON

Figure emblématique de La Boucherie Moderne, la tatoueuse Léa Nahon ouvre le 4 juin son propre tattoo shop, L’Usine, à Liège. L’occasion pour The Unchained de revenir avec elle sur quinze ans de carrière et en apprendre un peu plus sur ses nouveaux projets !

 

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(c) Thomas Krauss
  • Salut Léa, alors dis-moi un peu qui tu es ?

Salut ! Je suis Léa. Tatoueuse depuis maintenant 15 ans. Originaire de Paris, mais je vis maintenant à Liège en Belgique.

  • L’art est-il une tradition familiale chez toi ou tu es une des seules à avoir pris ce chemin ?

Mon père est chef d’orchestre, ma mère était comédienne dans sa jeunesse. Ma grand-mère a été championne d’Ile-de-France de hula hoop, mais rien de très artistique là-dedans. Ceci dit, elle était rousse aussi.

  • Quels ont été tes premiers pas dans le tattoo ?

Mes premiers pas ont été très tribaux. On ne trouvait pas beaucoup de Néo-Zélandais à Paris, mais leurs influences artistiques, elles, étaient bien présentes. Ça a changé depuis. L’apprentissage était assez classique : serpillière, soudure d’aiguilles, dessins à la chaîne, la vie de tatoueur débutant, quoi !

  • Comment définirais-tu ton style et ta technique ?

C’est un style pour les flemmards qui n’ont pas le temps ni l’envie de faire un dessin au propre. Très pratique aussi si ton client bouge de trop, un petit trait à côté et hop, c’est rattrapé. Niveau technique, je dirais très minimal. Le moins de matériel possible pour pouvoir voyager léger. D’où le retour au tatouage en noir et banc.

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  • Comment s’est passé la transition du dessin à la peau ?

C’est plutôt l’inverse qui s’est passé en fait. Le tatouage est, je trouve, la meilleure école de dessin qui soit. Je dessinais déjà beaucoup depuis jeune, je faisais des bandes-dessinées pendant les cours de Français, comme beaucoup de tatoueurs qui ne savent pas épeler. Mais le tatouage m’a forcé à travailler de tout puisque la demande est très diverse. Et puis pour ce qui est du passage à la peau, au début on tremble un peu, puis on s’habitue jusqu’à ce que ce soit comme de dessiner sur une feuille. Sauf que la feuille elle ne râle pas pendant que tu lui grattes dessus.

  • Quel a été ton parcours avant d’atterrir à la Boucherie Moderne ? Et d’ailleurs comme es-tu arrivée là ?

Le parcours a été très long et dans plein de directions alors à moins d’avoir 50 pages à remplir pour l’interview, je vais essayer de faire court :

J’ai commencé à Paris, dans des tas de shops, plus ou moins bien. Puis j’ai rencontré Karl Marc et je suis partie le rejoindre aux Etats-Unis où nous avons monté On The Road Tattoo Group, un collectif de tatoueurs qui se rejoignaient principalement pour des conventions. Puis j’ai eu quelques différents avec l’Amérique quant à mon passé dans le grand banditisme et ai été interdite de territoire. Nous avons donc poursuivi les conventions avec On The Road mais en groupe restreint et en invitant des tatoueurs américains à nous rejoindre. Je travaillais en parallèle à Paris chez Art Corpus avec Roberto et j’ai rencontré l’équipe de la Boucherie Moderne lors du premier Tattoo Art Fest, convention de tatouage à Paris. Je suis allé les retrouver en Belgique pour un concert de Tattoo Noise Act (groupe composé de membres de la Boucherie) et je suis revenue régulièrement jusqu’à ce que je m’installe à Bruxelles.

Je suis sur Liège depuis deux ans maintenant et j’ouvre dans un mois L’Usine, avec ma pote Sabina Patiperra. Tattoo shop et galerie, nous accueillerons des tas d’artistes que ce soit pour le tattoo ou pour des expos. Köfi devrait nous rejoindre très vite, Piet du Congo devrait traîner dans le coin aussi et Sixo, La Buse et Lucho Morante sont prévus pour bientôt. Donc à partir du 4 juin 2016, rendez-vous à Liège !

  • C’est noté ! Comment tu décrirais la relation tatoueur/tatoué ? Qu’est ce qui est important pour toi ?

C’est une relation particulière, sachant que la plupart du temps, le tatoué se rappellera pour toujours de son tatoueur, en bien ou en mal. Donc il s’agit de donner bonne impression, surtout pour être bien cité sur les forums de tatouage ! Personnellement, je ne peux pas me rappeler de tout le monde, mais je me souviens de chaque tatouage.

Ce qui est important c’est que le tatoué ait confiance en son tatoueur et que le tatoueur n’en abuse pas. C’est un échange et si personne n’est frustré, la séance ne pourra qu’être bien, même si ça fait mal.

  • Quel est la partie du corps que tu préfères tatouer ?

Pas de préférence, tant qu’il y a de la peau dessus, je suis partante !

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  • Y-a-t’ il une partie (ou des) que tu kifferais tatouer et que tu n’as pas encore faites ? Le genre improbable !!

Je n’ai jamais tatoué de nez. Mais ce n’est pas la partie la plus prisée chez les clients. A part ça, je crois que j’ai tout fait (oui, tout !).

  •  Quel est la pièce la plus délirante qu’on t’a demandé de tatouer ? Une petite anecdote ?

Un caleçon à carreaux. Donc un élastique autours de la taille et des carreaux sur les fesses et les cuisses. Coutures comprises.

  • Une qui t’a particulièrement touchée ?

Il y a pas mal de tatouages qui changent la vie des gens, mais la plupart du temps, je ne sais pas à quel point. Un tattoo qui m’a beaucoup touché était celui sur une connaissance. Cette fille s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants et après de longues années de frustration, elle s’est fait tatouer un corps de femme avec une surimpression du système de reproduction féminin. Une manière à elle d‘accepter sa condition et de tourner la page. Elle est tombée enceinte quelques semaines plus tard.

  • Ton dermographe serait magique alors ? (rires)

On peut voir ça comme ça si on veut, ça fait romantique… Mais en effet, le tatouage peut faire des merveilles psychologiquement et physiquement quelques fois !

 

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  • Tes tattoos à toi, ont-ils une histoire ? Ou c’est plutôt l’attirance pour le sujet ou le motif ?

Tous les tatouages ont une histoire, même celui fait à 4 heures du matin lors d’une fête racontera cet événement-là, il n’est même pas question du dessin en lui-même, mais du moment où on se fait tatouer, même un petit point peut te replonger dans des souvenirs… Mais je ne suis pas attirée par un sujet ou un motif en particulier, c’est par les tatoueurs que je suis attirée. Je choisis dans leur dessins personnels la plupart du temps, tant que l’artiste me plaît, tout ce qu’il sort me parlera.

  • Quand on regarde tes dessins, on peut voir du « soft » ou au contraire du « provocateur ». Est-ce qu’ils reflètent ton humeur au moment où tu les dessines ?

Je ne pense pas faire de dessins provocateurs. Tu fais certainement référence aux dessins un peu cul que je mets sur mon site. Mais je les trouve justement très softs, crois-moi que si je voulais provoquer, ce serait beaucoup plus efficace. Je ne dessine pas selon l’humeur mais selon les photos que je trouve. Je prends des photos de gens moi-même ou alors je cherche sur internet. Si une photo regroupe tout ce que cherche (regard, prise de vue, lumière, pose du modèle, etc…), alors je la dessine. C’est pour ça que je prends des photos tout le temps. Bon nombre de mes dessins sont des portraits d’amis ou de rencontres. Ils ne se ressemblent pas forcément sur dessin, mais c’est de là que vient l’inspiration. Pour ce qui est des dessins érotiques, c’est une recherche sur les sites de porn sur internet, je ne demande pas à mes copines de poser, même si j’en connais quelques-unes que ça ne dérangerait pas.

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  • Quel est le sujet qui t’inspire le plus et que tu adores dessiner ? Là où tu prends plus de plaisir ?

L’être humain, que ce soit portrait ou corps. Je ne sais que très mal dessiner les animaux, je n’ai aucune patience pour dessiner des plumes ou des poils alors je me concentre sur les gens. Les poissons et crustacés me plaisent bien aussi. J’aime la mer.

  • Il y-a-t’ il un sujet qui te lasse ? 

Vu que je ne dessine plus que mes croquis, je mets à disposition des sujets que je choisis, j’ai cette chance. Mais j’ai commencé cette démarche justement pour éviter les sujets trop répétitifs. Les dessins « à la Mucha » que j’ai tatoué au kilomètre, par exemple. Alphonse Mucha est une grosse influence mais avec les années, mon dessin a évolué et je crois n’y ressemble plus du tout. Mais les gens ont tendance à demander des tattoos qu’ils ont déjà vus, ce qui est tout naturel. C’est à moi de leur montrer mon évolution, et si ça plaît, tant mieux !

  • Tu ne tatoues que tes sketchs, qu’est ce qu’il te plaît de réaliser à travers ceux-ci ?

J’aime dessiner et tatouer des choses qui me sont proches, comme ces portraits d’amis etc… Mes clients ne risquent pas de reconnaître ou de croiser le modèle, donc s’il se reconnaissent dans le dessin, qu’ils se l’approprient. J’aime qu’un dessin ait plusieurs vies.

  • Comment se passe une séance chez toi ? Mets-tu de la musique ?

Plutôt bien en général. Oui, je mets de la musique. Mais je bosse souvent avec d’autres gens, donc la plupart du temps c’est la guerre musicale. Pour ma part, je suis plutôt soft dans mes choix, j’opterais pour Nina Simone, Tom Waits, des choses un peu jazzy. Mais une bonne compil années 1980 en fin de journée me permettra de tatouer toute la nuit et Queen quand la boutique est bondée, marche toujours aussi bien, tout le monde chante ! Ça aide à faire passer la pilule pour les séances un peu longues.

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  • Côté musique, quel style ou groupes ont tendance à t’influencer ?

Côté influences, ce n’est pas pareil. J’utilise pas mal de paroles de chansons pour mes dessins… Pour n’en citer que quelques-uns, Patti Smith, Tom Waits (toujours lui !), Violente Femme, The Cramps, Reverend Beatman et Jacques Brel, bien sûr !

  • Quelle est ta «THE » playlist de la bonne humeur ?

J’ai MA playlist que je me traîne depuis des années, on y trouve de tout, et j’ajoute des morceaux, un par un, au fur et à mesure des années. On y trouve de tout, des Guns N’Roses à Sinatra en passant par Johny Cash, Prince, Lordz of Brooklyn et bien sûr Elvis Presley… Il y a beaucoup de chansons là-dedans dont j’ai honte, mais elles me rappellent toujours de bons souvenirs, donc j’assume.

  • D’ailleurs, tu as aussi été dans la musique à un moment, de quel instrument jouais-tu ? Est-ce qu’il t’arrive de couper un peu avec le dessin et jouer de temps en temps ?

J’ai été chanteuse dans un groupe rock quand j’étais jeune. C’était à l’époque de Muse et Radiohead, donc dans cet esprit-là. Puis j’ai fait pas mal de cabarets dans des bars parisiens avec mon amie de toujours au piano, dans un registre plus jazz cette fois. Mais depuis que je suis venue en Belgique, je n’ai plus fait grand-chose jusque récemment, où j’ai découvert le ukulélé. Donc je m’y remets doucement, sans pression, je m’éclate.

  • Y-a-t’ il des arts qui t’influencent plus que d’autres en dehors du tatouage ?

Le cinéma, la photographie. Je regarde énormément de films et je dessine d’après photos, donc je suis friande de ce genre de choses. Les arts martiaux m’ont longtemps passionnée, mais je n’ai plus trop le temps pour ce genre-là.

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  • Pour l’actu, tu es sur le projet de retaper un bateau pour naviguer et pouvoir tatouer dedans. D’où t’es venue l’idée ?

C’est un rêve qui me traînait dans la tête depuis un bout de temps, mais l’aventure s’est déclenchée grâce à mon cher et tendre Bruno Kéa qui avait monté un tattoo shop sur sa péniche. Même si je cherche à me poser à Liège, j’ai le voyage dans l’âme et le bateau est un chouette moyen de locomotion. J’ai croisé mon bateau sur une annonce, j’en suis tombée amoureuse. Il ne suffit pas d’en parler, il faut se lancer. Mais les réparations sont longues, c’est un projet qui prendra encore au moins un an. Entre temps, je suis tombée sur le local de l’Usine avec mon amie Sabina. Donc pour le moment, on va tatouer dans des murs et puis dès que le bateau sera prêt, on se fera des sessions voyage/tattoo. Et puis plus tard, on verra…

  • Quelles sont les destinations prévues dans ton carnet de voyage à bord de ce bateau ?

Je ne compte pas bouger tant que ça avec le bateau, parce que quand même, ça suce, cette petite bête là. Mais dès qu’il sera remis à l’eau, je vais me faire des petits séjours du côté de Maastricht, puis Amsterdam, j’adore Amsterdam. Là-bas, je pense que je préviendrai les clients pour ceux qui veulent se faire tatouer à bord.

Mais le gros voyage est prévu pour dans deux ans si le bateau est prêt et on traversera jusqu’en Angleterre. Je travaille à Brighton très régulièrement depuis une douzaine d’années, et je m’installerais bien un an là-bas pour changer un peu. J’ai le shop, chez Dead Slow, mais pas de maison. Et l’Angleterre est devenue tellement chère que vivre sur un bateau serait je pense une meilleure option. Donc si tout se passe bien, dans deux ans, on se fait la Manche !

Et puis après, on verra. Il se passe déjà tellement de choses en trois mois, je ne vais pas commencer à faire de plans sur la comète.

  • Peux-tu nous en parler de L’Usine ? D’où est née l’idée ?

Il n’y a pas eu d’idée. Avec Sabina Patiperra (ma collègue de l’Usine), nous avons vu l’annonce « à louer » sur la devanture du magasin alors qu’on prenait un verre au café d’en face. On est allé voir, on a rencontré le proprio. Douze heures après, on lui serrait la main et le shop était loué. Si ce n’est pas du coup de cœur, ça !

L’intérêt de cette boutique est qu’il y a une galerie dedans, deux pièces qui seront consacrées uniquement aux expos, et le reste c’est le tattoo shop. Si c’était pour ouvrir un énième magasin de tattoo, ça ne nous aurait pas intéressé, mais c’est cet espace galerie qui nous a fait flasher.

On a les clés, maintenant, on décore, on installe, on met tout en place pour l’ouverture du 4 juin. On lance le tout avec un concert, une expo (« In Suze We Trust », avec Sabina, Köfi, Benjamin Del Castillo et moi-même) et puis on commence à bosser dès le lundi qui suit. Comme je te disais, les guests arrivent et les expos sont bookées jusque janvier prochain avec Piet du Congo, Franky Baloney et Elzo Durt.

Y’a plus qu’à !

  • Quel a été ta meilleure expo et pourquoi ?

Je pense que le meilleur souvenir a été celle en collaboration avec Piet du Congo qui est un très bon ami et avec qui j’aime beaucoup travailler. C’était il y a trois ans je crois, à la Charcuterie, une galerie à Bruxelles. L’expo en collaboration avec Thomas Krauss, mon ami photographe donc je pompe le travail à tout va était très chouette aussi, à Perpignan chez Old Serb tattoo Club. J’aime bien travailler en collaboration, c’est là où je sors les meilleurs trucs je trouve parce que l’autre me motive et réciproquement, j’espère.

On est en train de préparer pas mal de trucs avec Köfi aussi, donc les prochaines expos devraient être prometteuses !

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  • Où peut-on te retrouver prochainement ? Des guests de prévus ?

Principalement à L’usine, à Liège. C’est pas le tout d’ouvrir un shop, mais il s’agit de le faire vivre, aussi.

Mais je me garde quelques conventions, donc celle de Lorient (les 9 et 10 Juillet), je ferai un guest chez Buzz Tattoo à Vannes la semaine qui suit, la convention de Liège au mois de septembre, évidemment, puis Nantes, suivi d’une expo et guest chez Turbo Zéro, St Brieux et Toulouse pour une expo au Dispensary et guest à la Green Galerie. Ça devrait déjà être pas mal pour l’année !

  • Merci beaucoup Léa pour ce temps précieux que tu m’as accordé malgré ta surcharge de travail, ce fût un échange très intéressant et bien coolos ! Je te laisse le plaisir de dire un mot pour la fin :

In Suze We Trust !

Retrouvez Léa Nahon à L’Usine, 10b rue St Léonard 4000 Liège.

Pour la contacter, vous faire piquer ou bien même voir les super expos annoncées: lusinetatto@gmail.com soit leanahontatouage@gmail.com.

Les sites : lusinetattoo.com et leanahon.com.

Interview réalisée par Lëaa

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